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Soif de justice

Dans Congrats #01

jeudi 14 février 2013 ,par Didier Lestrade

Novembre 2012

J’ai été contacté il y a plusieurs mois par des jeunes qui voulaient lancer une nouvelle revue. Je les ai rencontré, je leur ai donné deux ou trois conseils. Plus tard, ils m’ont proposé d’écrire un texte. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils parviennent à publier quoi que ce soit car je sais à quel point c’est difficile aujourd’hui. Et quand j’ai reçu le premier numéro de Congrats, j’ai été étonné de voir, encore une fois, à quel point l’esthétique des fanzines des années 80 attire les jeunes de 20 ans d’aujourd’hui. Des grosses typos, des textes écrits en bleu, un beau papier...et même un dois carré. Donc ce magazine porte bien son nom... Congrats !

J’ai toujours trouvé étonnant que l’apparition du groupe français Justice, et son succès auprès des jeunes, corresponde à un moment où le concept de justice, précisément, n’a jamais été aussi difficile à atteindre. L’élection de François Hollande a été auréolée par cette idée de justice mais nous voyons bien que cette promesse sera difficilement tenue. Oui, un rééquilibrage des forces politiques ne peut qu’aider à clore le régime du gouvernement précédent mais le PS détient depuis plusieurs années déjà les régions françaises et les principales grandes villes. Beaucoup aurait pu être déjà fait. La justice du PS est loin d’être la justice tout court. On remplace une magouille par une autre et, pour beaucoup d’entre nous, une magouille de gauche est souvent plus difficile à avaler qu’une magouille de droite.

Dans le petit milieu gay et sida qui est le mien, on voit déjà les pires magouilleurs issus du monde associatif monter en grade et pénétrer (vive l’entrisme !) dans des postes d’appareil où ils ne feront rien de tangible pour améliorer notre vie concrète. Il s’agit de verrouiller les choses davantage dans une communauté LGBT déjà très contrôlée par le parti, à tous les niveaux. Aujourd’hui, les subventions accordées aux associations de terrain servent de justice. Les mécènes sont les juges. Les chèques sont des verdicts. Les pauvres sont comme en prison.

Ce sentiment d’injustice grandit avec la crise économique qui s’abat sur nous avec la récession qui sera bientôt officielle. Dans les pays voisins comme l’Espagne, certains groupes militants envahissent les supermarchés et distribuent les denrées de base qui ne cessent de devenir des produits de luxe : les pattes, le riz, le sucre, le lait. Le monde est traversé de mouvements comme les Indignés, ou Occupy Wall Street ou les révoltes d’étudiants au Canada, mais la France reste, pour l’instant, à l’écart de ces vagues de contestation. On attend que la politique traditionnelle (Mélenchon ou les syndicats) mènent l’actualité de la contestation avec une rentrée qui s’annonce dure pour tous. Mais pourquoi de telles expressions de colère ne parviennent pas à surgir de la base ? L’alternance à gauche pourrait étouffer cette insurrection française. Ou bien, au contraire, elle pourrait se retourner contre nous-mêmes, en accentuant un peu plus un sentiment de défaitisme, de cynisme et de sarcasme. Puisque c’est chacun pour soi, la justice est impossible à atteindre puisque les riches deviennent encore plus riches et les pauvres sont de plus en plus nombreux, comme vous et moi.

Tout le monde le dit : le sarcasme est la marque de la nouvelle génération. C’est un phénomène d’auto-défense logique, nourri par une connaissance du monde démultipliée par la richesse d’Internet qui impose son rythme à tout ce que nous faisons. Nous sommes sarcastiques dès le réveil, quand on regarde d’abord ce que dit le téléphone portable, puis les tristes nouvelles du jour sur le web qui sont toutes alimentées par un sentiment d’injustice et d’impuissance face à l’actualité (politique, économique, écologique).

Ce sarcasme, à un tel niveau domestique, est absolument sans précédent. C’est un sentiment que ma génération, celle des baby-boomers, utilisait peu. Cette génération connaissait bien sûr le sarcasme, mais elle s’en méfiait beaucoup. On se disait qu’il valait mieux s’engager et tenter de changer les choses car les choses peuvent réellement être changées, dans une certaine mesure. C’est ce que l’on a fait au niveau gay, au niveau sida, au niveau des médias et de la culture en général. Mais le sarcasme générationnel de Now est autant choisi que subi. Tous les jeunes savent bien qu’ils peuvent renouer avec l’envie de justice en baissant, au moins, le volume de leur propre sarcasme, disons, de 20 ou 30%. Il suffit de choisir consciemment, et avec volonté, de baisser ce curseur de sarcasme dans son esprit pour tenter de réaliser ce que l’on veut réellement faire dans la vie. Pas ce que la société veut que l’on fasse, non, ce que l’on veut VRAIMENT faire.

Car finalement, écouter les jeunes aujourd’hui, c’est beaucoup de gloussements. On entend réellement les jeunes glousser. Dans leurs onomatopées, dans leur vocabulaire via SMS, FB et Twitter, le sarcasme n’est pas toujours raffiné. Il se résume à du gloussement. Et ce n’est pas très valorisant, pour n’importe quelle génération.

Comment sortir de cette équation : injustice = sarcasme = gloussement ? Par l’initiative. Dans une telle situation de crise économique, personne ne vous aidera. Vous perdrez les plus belles années de votre vie (car ce sont les plus belles, je vous l’assure) à attendre que quelqu’un, quelque part, lance un mouvement qui sera capable de vous accueillir. C’est à vous de créer pour casser ce défaitisme. Comme Congrats le fait. C’est à vous de créer votre propre justice, pas celle qui fait vendre des disques, pas celle qui défend DSK, pas celle qui maintient l’impunité des banques. Mais celle qui vous rendra la fierté de rejoindre ce plaisir existentiel : to do the right thing.

Congrats #01
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