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"Cheikh", chapitre 1

mardi 10 août 2010 ,par Didier Lestrade

2007

Il ne m’a fallu que deux heures, en plein hiver, pour décider de partir de Paris et m’installer ici. J’ai regardé la lumière, l’inclinaison du soleil sur la colline recouverte de grisaille, le terrain retourné par les machines qui retapaient la maison, les arbres arrachés, les fruitiers à l’abandon, les tas de gravas – et toutes ces ronces. Tout était à faire, mais, à quarante-quatre ans, cela ne m’a pas intimidé. Je brûlais d’impatience de m’y mettre comme je brûlais d’impatience d’aller à l’affrontement sur la prévention des homosexuels. Je savais pourtant qu’il me faudrait dompter cette impatience parce que de nombreux détails devaient être réglés avant mon départ, comme de dire adieu à mon ex boy-friend. Ma décision était prise, je vivrais seul à la campagne et construirais ce que m’entoure de mes mains, sans son aide. Ce n’était pas moi qui avais choisi ce village d’une centaine d’habitants, niché au creux des ravins et de la brume. C’était lui qui se présentait sur mon chemin, qui me dirigeait sur une colline dégagée, à l’écart du bourg, habitée par de rares voisins et entourée de prairies. Pendant les six premiers mois de 2002, avant que la maison soit retapée, je venais le week-end à Alençon, chez ma sœur. Catherine m’amenait le matin avec deux sandwichs et un Coca et je restais seul, jusqu’à la nuit tombée, à créer la base de la terrasse surélevée qui permet, en été, de manger en ayant une vue d’ensemble sur le jardin et la vallée. Je roulais de gros rochers et les traînais sur le sol tassé par les engins. Mon premier geste, dans cette nouvelle vie, fut en somme l’alignement de la pierre. J’aurais pu nettoyer le jardin, tailler, arracher ou brûler : j’aurais trouvé beaucoup de joie dans le feu et la satisfaction de la surface nette, quand le vent disperse les cendres ; mais je compris d’emblée que cette petite muraille de pierres et de rochers ressemblait à une forteresse face à la maison, à un rempart qui la protègerait, la soutiendrait, l’habiterait comme un fortin peaufine l’image d’un château. J’étais, symboliquement, sans l’avoir prévu, dans l’édification de la défense de ce que j’allais être. Il fallait à la maison l’assurance d’une mini-muraille d’un mètre de haut et autant de large, bien calée sur le sol, avec trois arêtes, comme le vestige des murs d’une bâtisse plus ancienne. Cette maison disparue incarnerait ma vie antérieure et il fallait que je la reconstruise de mes propres mains, ailleurs, pour qu’elle soit juste devant moi. Pour que je vois cette structure en premier, chaque matin, pendant que le café coule. Car c’est sur ces fondations faussement antiques que je planterais dans le sol la table en cèdre autour de laquelle j’inviterais mes amis et ma famille pendant les jolis soirs d’été. C’est là aussi que je m’imaginais apporter le petit-déjeuner, pendant ces mêmes belles mâtinés d’été, à l’homme que j’aime. Tous ces rochers, ces pierres, la terre sèche, des centaines d’allers et retours avec des brouettes, des milliers de pommes de pins disposées sur le sol pour souhaiter bonne chance à cet homme qui viendrait, et d’autres après lui, mettraient fin à mes années de solitude. Et si l’isolement venait à frapper cette maison à nouveau, j’aurais au moins eu la fierté de travailler longtemps pour le plaisir d’une présence qui se serait éloignée. Car cet homme aurait été traité avec respect, je lui aurais offert mes caresses et mes conseils, il serait probablement en meilleur état que lorsque je l’avais trouvé, et il m’aurait donné tout ce que je n’ose décrire.

Je me suis refusé à commencer ce livre tant que la pluie n’était pas arrivée. Septembre sec. Octobre toujours sec. Il ne pleut toujours pas. À ce stade de sécheresse, je ne me rappelais plus la Normandie sous les nuages et j’avais passé l’été avec des seaux et des bacs pour récolter l’eau tombant des toits. Cela n’a servi à rien et j’en suis venu à me dire que ces arrosoirs devaient éloigner les averses. Cet été, je n’ai pas vu un seul orage. Or la seule chose que je n’aime pas dans le jardinage, c’est arroser. Je n’en tire aucun plaisir, mais j’ai souvent blagué, avec des amis en leur racontant que j’avais passé tellement de temps à arroser que des toiles d’araignées poussaient sous mon bras droit. Bien sûr, il se passe des choses quand on arrose. La lenteur du processus fait qu’on entre dans une transe hypnotique, qu’on a le temps de regarder le détail d’une fleur, les nuages qui passent, ou la lumière du coucher de soleil. Cette maison, construite sur la colline, est orientée plein sud. Avec un dénivelé du sol de vingt pour cent, elle accumule le moindre rayon de soleil. En bas du village, la Sarthe est si basse que les nénuphars et les joncs l’ont envahie. Le manque de pluie est désormais bien installé, la sécheresse appelle la sécheresse, et les arbres se mettent à prendre des courbes qui reflètent leur tristesse. Je vois qu’ils ont du mal, qu’ils se posent des questions. Que certains meurent. Que les autres, à ce stade de contrariété, perdent leurs feuilles en avance. S’ils ne sont pas morts, il vaut mieux qu’ils se mettent au lit tout de suite.

La majorité de mes amis parisiens ne comprend pas ma nouvelle existence et ce besoin de pluie. Ils sont tous heureux quand il ne pleut pas, ils peuvent passer quatre mois sans eau, comme s’ils vivaient dans le sud de la Californie. Si un orage s’abat sur Paris le 15 août, catastrophe, ils croient qu’il fait nuit en plein jour et que la fin du monde va coïncider avec l’apéro. Ils ont quelques difficultés à imaginer que je puisse, moi, les envier, que cette humidité est passée sur mon terrain sans me toucher, alors que je la méritais. Je crois qu’une de mes fonctions, c’est de leur montrer qu’on peut encore vivre d’une manière simple, sans chichi. Si mes amis ont envie de cuisiner un plat raffiné qu’il faut faire mijoter, bravo, je sais qu’ils sont heureux de cuisiner à la campagne, dans une pièce ouverte et spacieuse. Mais je ne les habitue pas à ce régime, n’étant pas un homosexuel qui se montre sensible à la sophistication culinaire. Pour moi, c’est du temps perdu, et j’ai peu de respect pour le cérémonial du repas. J’admire la frugalité ; mon côté pied-noir se satisfait des grillades et mon plat de bienvenue estival sont des sardines parce que les Parisiens n’en mangent jamais. J’ai développé une façon de recevoir à l’opposé des manières de Nadine de Rothschild puisque je me concentre surtout sur la propreté du linge, des torchons solides, des fenêtres avec des vitres propres, des toilettes impeccables. Je peux attendre des années avant d’acheter des meubles pourtant nécessaires à une pièce, tout simplement parce que j’ai décidé à l’avance que tout doit être trouvé chez Emmaüs. Je pense même que cet aspect rudimentaire de l’existence est un présent offert à ceux qui viennent chez moi pour trouver un décor qui ressemble à une cellule de couvent ou à une mansarde campagnarde. Ils ne trouveront pas de gadget hi-tech au premier étage, dans les chambres : ils devront supporter le grincement du parquet : ils devront enlever leurs chaussures mouillées en entrant parce que c’est la campagne, bordel. Ils n’iront pas non plus en ville parce qu’ils veulent lire Le Monde quand il sort ; ils ne se plaindront pas parce qu’il n’y a pas de baignoire ou de piscine.

En revanche, ils auront le repos de ne pas être emmerdés par une folle précieuse qui leur demanderait de prendre une douche avant le dîner. Qui ne leur dira rien s’ils ont envie de dormir toute la journée, même jusqu’à 16 heures. Qui leur ouvrira grand le réfrigérateur et les placards en leur recommandant de se servir quand ils le veulent, jour et nuit et si j’en entends un seul demander, avec crainte, s’il peut se faire un thé, je le tue. Ils sont tellement habitués à des restaurants où on leur sert en entrée trois micro blinis avec deux tranches extra-fines de boudin et une pointe de crème fraîche comme s’il s’agissait d’un vrai hors d’œuvre qu’ils sont émerveillés à la vue d’une salade de betteraves en dés avec une vinaigrette et du persil du jardin. « Wow, je n’ai pas mangé ça depuis la cantine de l’école ! » diront-ils, même s’ils ont quarante-cinq ans. C’est une erreur, ma fille, parce que c’est plein de bonnes choses ce truc-là. Et surtout ça ne coûte rien. Mes moyens m’interdisent de rivaliser avec la délicatesse de l’alimentation urbaine et surtout, je n’en ai pas envie. Je n’arrête pas d’ailleurs de me rappeler ce qu’écrivait Thoreau sur la saveur des plats des Indiens qui vivaient près de son village, une nourriture que les Américains de l’époque avaient du mal à prendre au sérieux. « À quoi bon travailler pour se nourrir quand on peut acheter, pour rien du tout, un repas déjà préparé par ces Indiens qui sont trop contents de vous en vendre une part ? ». Lui, avait déjà découvert le fast food équitable.

Il fait encore trop doux. Deux jours passés à Paris avec le dégoût de la chaleur moite de la ville. Comment ai-je fait pour supporter ça si longtemps ? Il est désormais impossible de vivre dans la capitale sans se laver les cheveux tous les jours. Et avec le gel que les gens mettent… Je me dis que la pollution aide considérablement L’Oréal, en fait.

La veille, presque seul sur le quai de la gare de Surdon, de retour dans ma campagne, j’ai été témoin de la première véritable averse de l’automne. Dans cet endroit isolé, au milieu de nulle part, la précipitation semblait avoir plus de relief qu’ailleurs. Le vent n’était pas fort, mais assez soutenu pour pousser les nuages très vite, qui passaient au-dessus de moi à basse altitude avec une noirceur ressemblant à une peinture grise. J’observais ce ton d’ardoise griffé de touches de vapeur blanche, une couleur inquiétante et luxueuse à la fois. Mais ce qui rendait cette nuance de gris si riche, c’était la superposition, quelques centaines de mètres au-dessus, de nuages d’un blanc plus pur. Et, derrière, l’apparition d’une trouée de ciel bleu, frais, exagérée par la pluie qui arrivait. L’un au-dessus de l’autre, juxtaposés, ces nuages ne disaient pas du tout la même chose. À 18h30, les rayons de soleil étaient si bas et directs que tout ce spectacle paraissait complet, comme une mise en scène de tableau. Les drapeaux des concessions de voitures de Sées flottaient exactement à l’opposé de la direction des nuages. En admirant ce spectacle, je suis rentré chez moi heureux. Ma voiture m’attendait à la gare, le coucher de soleil tapait dans le pare brise, avec la brume de l’averse qui s’élevait du sol. Enfin de l’humidité.

Et tout d’un coup, s’élève un souffle de vent chaud. C’est le 15 octobre, et les nuits ne sont toujours pas fraîches. Tout est calme, mais, soudain, doucement, les branches les plus hautes du noyer se mettent à vibrer. Les arbres plus loin y répondent et la brise avance, presque visible, du bas de la pelouse vers moi. L’air est doux, il apporte des parfums, il tourbillonne un peu et s’en va. C’est un petit toboggan sensoriel, le seul moment où j’apprécie la sècheresse. En octobre, il s’agit d’une empreinte rare. L’air est chaud car le sol est saturé de cette chaleur, n’en pouvant plus de servir de réserve calorique. La nuit et la rosée n’y changent rien. Il y a encore quinze jours, la télé annonçait avec assurance que les températures au-dessus de 20° avaient définitivement disparu du nord de la France : « C’est l’automne, il faudra vous y habituer » disait-on avec supériorité. Et voilà que la chaleur est revenue, et qu’elle persiste.

En écrivant ces lignes, je sais que je perds des lecteurs. Qu’il est difficile d’intéresser les gens en parlant de la beauté de la pluie. Mais je sais que ça résume assez bien l’état dans lequel je me trouve. À Paris, je détestais la pluie car j’ai passé treize ans à me déplacer en vélo. Une averse et j’étais trempé et sale. En arrivant à la campagne, j’ai redécouvert les différents styles de pluies. Une averse et le moindre feuillage reprend des couleurs. Si on aime les arbres, on sait qu’une pluie superficielle ne suffit pas même si une partie de cette eau est absorbée par les feuilles. Je n’ai pas la chance de disposer d’un ruisseau dans mon jardin, mais ceux qui bénéficient de ce privilège ont des possibilités énormes. C’est une chance de voir un ruisseau gronder après un gros orage. Je me rappelle celui qui passait en bas de la ferme familiale. Quand un orage s’abattait sur Monclar d’Agenais, pourtant à plus de dix kilomètres, l’eau arrivait avec force, se dirigeant directement vers le Lot. Je descendais alors les cinquante mètres qui séparaient la maison du ruisseau, attirés par le vrombissement parfois inquiétant de cette eau boueuse qui charriait les détritus et les sédiments, creusant toujours plus profond son lit, au point de faire glisser les berges.

Sans cesse, il existe un phénomène naturel qui révèle le climat, le temps qu’il fait. Lorsque je suis arrivé ici, ma voisine a souligné une particularité qui confirmait une espèce d’intuition. J’avais remarqué que, souvent, le soir, quinze minutes avant le coucher du soleil, les derniers rayons parvenaient à trouer la grisaille, même en hiver. Ma voisine m’a dit que c’était une étrangeté de l’endroit, notre position sur la colline jouant sûrement un rôle. Le fait est qu’elle avait raison. Hiver ou été, avant le crépuscule, le soleil apparaît durant quelques minutes. C’est comme une éclipse quotidienne, un moment qui vous cale pour le soir, la possibilité offerte par la nature de regarder ce qui se passe dehors. Parfois, c’est juste un regard à travers la fenêtre, entre deux activités, un geste machinal, quand on sait que la nuit va incessamment tomber. S’il faut chercher quelque chose dehors, du bois ou le courrier du jour oublié dans la boîte aux lettres, voici la dernière chance.

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