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"Cheikh", chapitre 10

vendredi 20 août 2010 ,par Didier Lestrade

2007

Quatrième jour à Alger. J’ai bien fait de ne pas me préparer psychologiquement à ce voyage. Cette ville ne me fait pas l’effet que j’imaginais. En vérité, je me trouve dans une situation paradoxale. Dans ma famille, je suis celui qui a le moins de souvenirs de l’Algérie puisque j’en suis parti à quatre ans et que j’étais le plus jeune. Or il se trouve que je suis le premier à y revenir. Au moins, aucun blues de pied-noir en vue, c’est déjà ça. La ville est en très mauvais état. Je marche des heures dans les rues, quadrillant une partie de la cité, allant dans les ruelles les moins accueillantes. Et partout les gens sont, comment dire, bien. De tous les voyages que j’ai pu faire, c’est la première fois que je me trouve entouré de personnes qui ne manifestent aucun jugement sur le fait que je sois étranger, pire français. Pas un regard d’Arabe, homme, femme ou enfant, riche ou pauvre, n’exprime le moindre avertissement. Au Maroc, en Tunisie, j’ai senti cette pression de la différence. Ici, non. Je sais que rien ne peut être idyllique en Algérie, que ce peuple dispose de tout pour souffrir, mais cette droiture dans le regard me fascine. Les Algériens ne se comportent pas comme s’ils ne vous voyaient pas, ce qui pourrait être aussi une expression de dédain, non ils savent très bien qui vous êtes puisqu’il y a très peu de Français ici – et encore moins de touristes. S’il me restait quelques traces de racisme vis-à-vis des Arabes, ce voyage les a d’emblée pulvérisées. L’intégration étant le sujet N°1 en France, je me dis qu’il faudrait organiser des charters entiers de profs de l’Education nationale sur place pour leur montrer comment sont les Algériens. Au milieu des embouteillages, des restrictions, de la frustration, du désespoir quotidien, de l’ennui et de la boue, même les vendeurs à la sauvette affichent une attitude à part. Je n’ai ainsi jamais senti les gens se bousculer d’une manière aussi polie. Et qu’on ne me parle pas d’angélisme, je connais pertinemment les problèmes de ce pays, qui vous sautent à la figure à chaque instant. Ibraïm, le cousin de Mustapha, vingt-deux ans, m’a dit le premier soir en regardant la télévision : « Ici, ils ne montrent à la télé que la misère et la police ». Résultat, tous ces jeunes sont dans un état d’hypnose à force de regarder les chaînes étrangères. Quel mal ça doit leur faire.

Aujourd’hui, je n’admire pas les Algériens parce qu’ils sont beaux, même si, effectivement, ils le sont. Je ne suis pas un homosexuel séropositif ici. Je suis venu avec aucune attente, sans désir charnel. Je me moque où je dors, où je mange. Je ne suis plus que des pieds qui marchent et des yeux qui regardent. Hier après midi, à la terrasse du salon de thé El Feth, j’ai vu arriver un Japonais de quarante-cinq ans, avec des chaussures de trekking poussiéreuses et un gros pull en laine un peu difforme. Il a demandé un thé. Il nous a regardés, Mustapha et moi, et a souri. Je lui ai presque commandé de nous rejoindre. En français, il a commencé par nous raconter ses quinze jours dans le désert du sud algérien, seul. Il était épuisé, mais il riait doucement, comme tous les Japonais légèrement excentriques. C’était son deuxième voyage dans le pays, mais il avait déjà fait d’autres déserts, au Yémen ou en Chine. Cet architecte traditionnel, spécialisé dans les maisons en papier et en bois, avait traversé en solitaire une partie du désert arabe, l’un des plus dangereux au monde. Il nous a pris en photo, a exigé nos adresses email que nous avons écrites dans un cahier qui rassemblait toutes ses notes de voyage. Il nous a touchés. Il n’y a peut-être rien qui puisse être plus étranger à la culture arabe qu’un Japonais seul dans le Sahara, mais à lui seul, cet homme en expliquait beaucoup plus sur ce pays que le reste du monde juge si risqué. Quand nous nous sommes séparés, j’ai dit à Mustapha : « Tu vois, je ne le connais pas, mais je serais heureux de l’inviter chez moi, n’importe quand ». Et en jetant un œil autour de moi, je me suis dit que je pourrais élargir cette invitation à d’autres.

8 janvier. Quand je voyage, j’aime me poser dans un endroit aléatoire afin d’observer. Je pourrais très bien prendre une voiture et bouger, chercher ce qui se cache derrière les collines de Tipasa, aller plus profondément à l’intérieur des terres, chercher ce qui ne se voit pas à partir des routes principales. Mais le fait de courir m’éloigne de ce qui m’intéresse le plus. Mon choix n’est pas de voir le maximum de choses et d’accumuler le plus d’expériences différentes. Non, je préfère rester cinq jours dans une petite ville pour visiter toutes les rues, même les moins intéressantes parce que ce manque de relief est aussi à mes yeux le signe de la réalité.

Notre hôtel est assis sur le côté gauche de la baie, en regardant la mer. J’ai passé plusieurs jours à ratisser cette plage pour l’étudier en détail. En ramassant des cailloux et des galets, mon esprit est encore dans l’observation de ce qui est petit. Je traverse doucement la plage en la découpant par bandes et j’y arrive si bien que je peux me situer par rapport à un bout de bois sur le sable ou un caillou déjà vu. Depuis mes premières vacances solitaires dans les années 80, sur la dune du Pyla ou en Grèce, j’ai toujours fonctionné de cette manière. Quand je me trouve sur une plage plus cossue, comme à Miami, ce côté sauvage me manque. Je ne cherche pas à visiter toutes les plages pour savoir quelle est la meilleure, aussi, à Corfou, en 1997, j’étais de mauvaise humeur quand quelqu’un décida d’emmener notre groupe de l’autre côté de l’île, au lieu de rester sur la plage d’Agni. Je me contente de n’importe quelle plage. Je sais pertinemment qu’un endroit plus plaisant est parfois très proche, mais pourquoi perdre du temps à le chercher ? N’étant pas un explorateur, je suis grégaire même en vacances. Je pense exactement comme Nathaniel Hawthorne : « I want my place, my own place, my true place in the world, my proper sphere, my thing ». Et je ne crois pas que la possession justifie cette passion de l’ancrage. Ce qui m’importe, c’est le calme d’une plage, loin de la foule ; c’est la possibilité d’admirer ce qui se passe parce que le voisinage n’est pas contraignant ; c’est le fait d’entrer ou sortir sans avoir à fermer à double tour les portes et les terrasses. La plage devant moi symbolise en somme toutes les plages. Il y a assez de galets ici pour m’émerveiller durant des semaines. Et ce rythme doux des vagues de la Méditerranée me suffit, n’ayant pas besoin du fracas de l’océan.

Je suis conscient que tout peut être plus exaltant. Ce voyage en Algérie aurait été plus mémorable si Mustapha et moi avions eu des expériences avec les hommes qui nous entourent. Ils sont aimables mais distants ; on ne va pas le leur reprocher puisqu’ils sont ce qu’ils sont, et avec une classe qui nous étonne chaque jour. Lorsqu’ils nous demandent du feu ou une cigarette, ils ne s’attardent pas, comme s’ils ne voulaient pas déranger. Ils savent pourtant, car un seul regard leur suffit, que nous serions heureux d’en savoir plus. Dans notre comportement, à la terrasse d’un café ou d’un restaurant, en marchant dans les rues ou sur la plage, nous sommes des homosexuels. Nous n’exagérons pas, mais nous ne nous cachons pas. Et eux, ils ne jouent pas avec le plaisir d’exaspérer notre frustration, comme s’il s’agissait d’une revanche. J’ai déjà vu ça dans d’autres coins du monde, dans les Antilles ou Tahiti. Mais ici, notre gaydar ne sert à rien car il ne se passe rien, la nuit comme le jour, qui témoigne d’une vie homosexuelle. Les gays penseront que c’est le signe d’un pays en retard sur son temps. Je l’aurais dit moi-même si j’étais venu quand j’étais plus jeune, mais je refuse de limiter mon appréciation sur l’Algérie à ce seul critère. Un nombre considérable de nécessités, autrement plus importantes, n’existant pas dans ce pays, je ne vais pas décréter que mes envies de touriste sont plus pressantes que les besoins de ces hommes. C’est d’ailleurs ce qui m’énerve quand j’entends des gays se plaindre de la condition des homosexuels en Egypte : ils n’ont aucune idée de la vie des gens, en général, dans ces pays. Mustapha est d’accord avec moi. Il serait rassurant de rentrer chez nous avec l’expérience de rencontres, de sexe rapide, et nous savons comment y parvenir, mais nous préfèrerions sincèrement des échanges plus profonds. Ces hommes, nous voulons leur parler, les toucher, passer du temps avec eux. Ils ont des récits à livrer. Ibraïm et Mustapha le disent : pendant dix ans, ils ont dormi avec leurs chaussures, prêts à courir à l’abri au moindre cri ou coup de feu. Et pendant ce temps, bloqués ici, ils assistaient au développement du monde à travers la télé qui leur montrait la richesse et l’opulence. Après un tel cauchemar, c’est un miracle si ces hommes ne se tournent pas vers nous avec de la haine. S’ils ne nous laissent pas leur offrir l’amour que nous avons, au moins ils ne le refusent pas avec amertume et dédain.

Le lendemain. Encore une nuit profonde, avec la seule déflagration des vagues. Le matin, la mer est sur un mode de pré tempête et les vagues se sont transformées en rouleaux. Mustapha dort encore et je regarde la plage en attendant ce que décidera mon transit intestinal. Hier soir, je suis resté dans la chambre et quand Mustapha est descendu pour acheter quelques fruits, le réceptionniste lui a demandé si j’étais malade. Il a aussi voulu que Mustapha signe le livre d’or « des gens importants ». Nous étions sûrement originaux en venant à Tipasa pour regarder les galets en plein hiver, aussi nous voilà jugés importants. Il n’y a pourtant pas de traitement de faveur pour nous, les rares personnes ayant réservé quelques nuits à l’hôtel étant accueillies exactement de la même manière - et nous en sommes soulagés. Avant de nous coucher, hier soir, nous avons fait un dernier tour en ville. Je suis allé chez le coiffeur, nous avons marché sur le port après avoir avalé une pizza. En quatre jours, les commerçants nous reconnaissent et commencent à nous saluer. Mustapha dit qu’il faut rester un mois pour voir le début d’une queue, et je réponds qu’il faut attendre deux mois pour embrasser.

Le soir, les jeunes, habillés de pantalons de jogging et de savates, sont tous à blaguer. Dans cette ville, la vie paraît plus apaisée qu’ailleurs. Même dans le parc des ruines romaines, tout est immobile. Si on croise un homme ou deux, il n’y a pas le frémissement érotique qui habite tous les parcs du monde, plus particulièrement ceux ayant une vue plongeante sur la mer. Je pars en regrettant de ne pas avoir donné d’argent à cet artiste SDF qui se promène de ville en ville en travaillant les troncs des arbres morts. Dans le parc de Tipasa, il a sculpté trois arbres à cent cinquante mètres de l’entrée, à l’angle de la voie romaine principale. Il nous a expliqué qu’il est critiqué par les intégristes parce que ses motifs sont trop figuraux, lui qui utilise aussi des thèmes plus abstraits comme des trames dans le bois ressemblant aux dessins maoris ou indiens. En France, il vendrait bien ses oeuvres. À Tipasa, le parc est si grand qu’il pourrait révéler un coin caché, à l’écart, qui deviendrait vite magique. Alors que notre taxi nous ramène vers Alger et que le soleil est revenu, je le cherche du regard dans le village, prêt à arrêter la voiture afin de lui donner de l’argent. Mais je ne le vois pas.

À Alger, nous retrouvons la ville et je la ressens plus riche. Demain, comme c’est la fête de l’Aïd, la Casbah vend plus de fruits et de légumes que d’habitude. Les hommes sont toujours aussi beaux, mais je préfère ceux de Tipasa parce qu’ils avaient plus de ciel autour d’eux. Ils ont ce que Le Corbusier décrit comme primordial dans « Sur les quatre routes » : soleil, espace, verdure.

On aurait pu mesurer jour après jour l’agrandissement de leurs sourires. Au début, c’est normal, ils se sont dit qu’on ne fait que faisait que passer comme tous ces touristes qui restent à Tipasa une journée avant de reprendre un taxi en fin d’après-midi vers Alger. Le deuxième jour, ils se sont étonnés : « Tiens, ils sont toujours là, eux ». Le troisième jour, ils se sont demandés pourquoi on n’était pas encore partis. Le quatrième, ils ont commencé vraiment à sentir un mystère, car Mustapha et moi n’avions pas l’air de nous ennuyer ou de chercher des « activités ». Franchement, si je pouvais devenir « important » à Tipasa, j’aimerai qu’on me donne un râteau et une brouette pour nettoyer la plage en face de l’hôtel. Pendant des heures, j’ai en effet fouillé du regard ces détritus, à la recherche de bouts de bois ou de plastique usés par la mer et j’en ai trouvé quelques-uns avec le mot « Alger » écrit dessus, juste érodé par le ressac. Mustapha, lui, assurait qu’une petite équipe aurait suffi pour relooker le grand hall de l’hôtel et son café. Si Matares est un complexe intéressant, dans le genre architecture arabe mélangée au bordel postcommuniste, avec de la peinture et quelques plantes, ce serait mieux. Ici, même sur la plage, tout pousse. Il y a des agapanthes devant les vagues et il suffit de piquer une bouture dans le sol pour qu’elle se transforme en arbre. Cinquante mètres derrière les dunes, la terre est déjà rouge, profonde, riche. Les cultures maraîchères commencent à cent mètres à peine du bord de la mer. Le premier jour, alors que nous traversions la partie Est des ruines, là où se trouvent les tombes puniques des enfants et le cimetierre actuel, un homme à qui j’avais adressé la parole s’était mis à parler des arbres qui nous entouraient. Il était seul, au milieu des ruines, face à la mer, assis sur un mur. Quand je lui ai parlé, il me raconta que son père avait planté ces pins, ces cyprès et ces figuiers voilà cinquante ans. Il nous a alors montré les collines de Tipasa couvertes de vignes avant que les immeubles soient construits. « Il y avait une quinzaine de caves viticoles ici, la mer était rouge au moment des récoltes ». Je lui avais demandé comment s’appelaient ces plantes bulbeuses sur le point de fleurir, au printemps, et il m’a livré le nom : des asphodèles. Bien sûr, c’était donc ça. Avec l’armoise, la rue, les pins, les eucalyptus, ce sont les plantes qui créent le pot-pourri olfactif de la région. Le lendemain matin, à l’hôtel, quand nous étions descendus pour prendre le café, c’est cet homme qui nous servit. Tout calme, avec un sourire en coin.

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