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"Cheikh", chapitre 12

dimanche 22 août 2010 ,par Didier Lestrade

2007

Quand l’Eurostar pénètre dans le tunnel, après l’annonce du changement d’heure, toutes les folles se jettent sur leur portable. Woah, changer l’heure, voilà une option que j’utilise rarement ! Il y a aussi toujours une folle, dans la trentaine, qui vient s’asseoir un peu trop près de vous alors que le wagon n’est pas rempli, et qui porte un de ces polos voyants que je connais par cœur, bleu bébé avec rayures roses, ainsi qu’un pantalon taille basse ridicule, qui affiche une pile de quotidiens cheap genre le Sun qu’elle se met à lire d’une manière distraire, en tapotant très fort chaque page pour dire « Je suis là ». Parce que c’est la conclusion de son week-end à Londres et elle se sert un verre de vin blanc achetée en voiture bar, se croyant dans l’avion, après avoir enlevé ses sneakers assez crades révélant ses chaussettes assorties au polo. Mieux - enfin, pire - elle se promène dans le wagon ainsi, parce qu’elle se croit sur un long-courrier et elle ne veut pas que ses pieds gonflent. À ce stade, vous voulez surtout poursuivre la lecture de « The year of magical thinking », le livre de Joan Didon sur la mort (la même semaine) de son mari et de sa fille unique et il n’y a, bien sûr, aucune raison pour que cette folle se mette au diapason de votre humeur triste. Il se trouve que la seule personne qui vous fait chier, pendant ce voyage vous éloignant d’un ami mourant dans un service de réanimation à Londres, c’est une folle qui pourrait être une copine dans d’autres circonstances mais qui, parce que son portable sonne répond d’une manière qui prouve, dès ses premiers mots, que c’est vraiment une conne.

Vraiment.

Je me demande si l’avalanche de jouets technologiques aurait raison de mon self contrôle si j’avais vingt ans aujourd’hui. Je sais que j’aurais joué le jeu, comme j’en abusé par le passé. Mais je ne crois pas que je me serais satisfait d’une telle conformité. Jeune, j’étais bohème par obligation financière et aujourd’hui je serais contre par choix. Je ne me laisserais pas divertir par une sonnerie de portable et je ne m’amuserais pas à télécharger des ringtones. Voilà quelques années, certains s’asséchaient le cerveau à chercher des variantes pour leur message de répondeur et aujourd’hui, la majorité a opté pour une voix impersonnelle et digitale. Je le vois, même mes amis ont du mal à le comprendre. Quand ils téléphonent chez moi et qu’ils entendent la voix électrique du répondeur, la moitié s’exclame : « Mon dieu, Didier, il y a une femme dans ton répondeur ! ». Au bout du centième message, je finis par admettre que personne n’a vraiment pigé que je m’en fous.

J’en ai marre d’être en avance. Même en 1983, quand je m’achetais des New Balance, je ne les cherchais pas multicolores (elles n’existaient tout simplement pas), mais les voulais les plus ternes possible parce que les plus beaux Américains les portaient ainsi. Dans les fringues, je suis émerveillé par la banalité. Je serai sûrement le dernier à demeurer fidèle à Fruit of The Loom. Tous les objets vous « challengent » parce qu’ils vous mettent au défi de les vivre. D’avoir l’audace de les acheter. Ensuite ils vous dominent. C’est une sorte de perversion volontaire, que de voir la vie déviée par un petit objet rempli de merveilles technologiques qui vous dépassent autant que le mystère de votre présence sur Terre. Vous avez aimé certains objets qui se sont prolongés seuls alors que votre envie de technique s’est longtemps résumée à l’authentique vintage. Des amplis et des magnétos avec des curseurs, des gros boutons et des touches solides sur lesquelles on peut appuyer avec toute sa force sans que l’engin disjoncte. Des boom boxes comme celles que portaient les Blacks dans le Bronx. Des gros robinets qui marchent, bordel de merde. Et puis, tout ce qui est venu ensuite a mis en avant la miniaturisation du métrosexuel. J’ai des petites poches, donc je dois avoir des petits objets. En Merlin l’Enchanteur gay dans mon sac, je dois tout avoir, en taille X Small. Ai-je besoin de cette besace qui rassemble autant d’items qu’un sac de femme ? Non. Mais il y a une tendance qui ne s’étonne même plus de la féminisation de l’homme. Ces sourcils épilés, ces crèmes destinées à tout moment de la journée et de la nuit, ces gels qui font de chaque mèche un accroche-cœur, ces montres qui méritent des encyclopédies ont créé un marché parallèle. À la télé, dans des émissions comme « Next », on ne s’étonne plus de voir des gays de vingt ans fanfaronner quand ils admettent porter des pantalons de femmes ou posséder, si tôt dans la vie, vingt-six jeans de marque !

Il m’arrive régulièrement d’entendre quelqu’un dire « le jeune homme » en parlant de moi. Dans ma famille, personne ne semble mourir, nous vivons tous très vieux, mais ce n’est pas une raison pour nous tromper de vingt ans. Je sais que les gays et les lesbiennes font toujours plus jeunes que leur âge, mais quand je vois une folle de soixante-cinq ans dans le bus, avec ses cheveux trop bien coiffés et une sacoche en cuir en guise de sac à main, je me rappelle très bien comment je les considérais autrefois. Il ne faut jamais oublier qu’on est toujours la folle de quelqu’un. Et si je n’ai pas de sacoche en cuir, je suis désormais la vieille folle du jeune de vingt ans. Mais l’ironie moderne fait que, dorénavant c’est le jeune de vingt ans qui porte la sacoche imitation Vuitton ! J’appartiens donc à une génération prise en sandwich entre deux âges qui se sont féminisés pour des raisons différentes. Pour les vieux homosexuels, c’était le seul moyen d’être différent. Pour les jeunes, la mode les a transformés en métrosexuels. Résultat, punition de notre époque, on voit les deux extrémités générationnelles de l’homosexualité renouer avec le maniérisme : les premiers à cause de l’oppression, les derniers grâce à la liberté.

Des amis continuent à m’offrir des livres sur la musique. Ils veulent que je ne perde pas ce contact. Étrangement, peu d’entre eux abordent la façon dont la musique est construite et produite de nos jours. Ils ont leurs idées, mais ne s’emparent pas du détail. C’est dommage. En conséquence, je m’interroge à leur place et me demande à quoi tient la régularité de leurs cadeaux alors que moi j’en fais rarement. Je dois avoir une réputation d’égoïste mais je pense qu’il n’est pas besoin de tout ça pour s’entendre bien. Quand des amis viennent chez moi, je n’attends pas un présent de leur part, je m’arrange juste pour que leur séjour leur permette de respirer. Je n’ai pas besoin de sacraliser leur venue et de participer à cette obligation sociale qui encourage la consommation. Reste que le fait de recevoir des cadeaux non négligeables de proches se transforme en source d’interrogations. Damien par exemple. Pourquoi un jeune offrirait-il une paire de Nike à un homme de mon âge ? Pourquoi Thomas insiste-t-il pour me dire que je peux aller aux USA si je veux faire un article qui m’intéresse ? Mustapha, pourquoi me donne-t-il des bougies parfumées ? Dans nos conversations, je ne leur demande pourtant rien. D’autant que j’ai établi des règles précises quant aux frais de nourriture : les invités peuvent contribuer aux dépenses, mais ce n’est pas obligé, me fiant à une évaluation subjective des revenus des amis. S’ils sont plus riches que moi, ils payent la note de Carrefour. S’ils sont plus fauchés, ils ne sortent pas un centime. Ma vie est en somme hermétique à la convoitise. Je peux admirer leurs maris, mais convoiter est un sentiment trop tordu pour moi.

Alors pourquoi ces cadeaux ? J’ai l’idée qu’ils veulent me tenir au courant de ce qui se vend aujourd’hui, comme si quatre années à la campagne m’avaient éloigné de l’actualité de la consommation. Ils me délivrent de l’affection, je le reconnais, mais ces cadeaux sont aussi supposés stimuler mon imagination. Pendant longtemps, j’ai en effet été au cœur de la création qui transite par les médias. Mais, comme je regarde désormais cette production de loin, ils n’arrivent pas à savoir si je suis au courant de ce qui se vend. Or je m’en branle. Je suis le dernier à avoir des jouets type appareil à photo numérique ou iPod.

Tourner la page de l’envie demande une volonté qui doit s’adapter sans cesse à un flot d’inventions parce qu’il existe une course entre l’énergie de la modernité et celle de la protection d’un principe, mais ce virage énorme, je l’ai déjà négocié. Il va être de plus en plus difficile de vivre sans portable avec la concentration des médias dans cet objet de malheur. Et si je suis sensible à l’attrait de la technologie, je dois me poser en jalon, au niveau gay, du refus du système, attitude qui sera bientôt considérée comme un geste contestataire de la société. Dans trois ans, un homme qui a une carrière, ou une conviction, ou une activité fondée sur le contact ne pourra plus ne pas avoir de portable. S’il refuse d’en posséder un, il paraîtra forcément hors norme, presque révolutionnaire. Et s’il parvient à travailler et à mener son idée sans cet ustensile, il deviendra un objet de curiosité mais surtout un mini phénomène social. Et s’il réussit, il aura contraint un certain nombre de personnes à fonctionner selon d’autres critères, les siens. S’il est efficace dans ce qu’il fait, s’il est enthousiaste, son choix sera vu peu à peu comme un détail excentrique et cette futilité minuscule ne sera plus significative. Aussi, alors que le monde entier hurle à tue tête : « Je suis joignable à tout moment ! », moi je le refuse.

C’est comme Damien qui me demande, en soupirant d’effroi : « C’est quoi ces lunettes de soleil ? ». Il n’y a pas si longtemps, je n’aurais pas toléré avec détachement une remarque pareille signifiant que mes lunettes parce qu’elles ne se remarquent pas – ce qui est impardonnable aujourd’hui dans le monde particulier de l’eyewear – sont out. Si je faisais l’effort, je trouverais une paire de lunettes de soleil qui m’aille et qui soit correcte sans être flashy, parce que ce n’est plus mon genre, mais je suis trop dégoûté par ce délire d’opticien, ce business grotesque pour céder. Mes lunettes Columbia, je les ai achetées à l’Optic 2000 de la galerie commerciale du Carrefour d’Alençon. Et j’ai vraiment autre chose à faire que de me balader dans vingt magasins d’optique pour trouver un nouveau style. Qui plus est en subissant des vendeurs plutôt désagréables, marque de cette nouvelle obsession urbaine. Franchement, je me fous qu’on me dise que je n’ai pas de mec à cause de ça, que ce laisser-aller en entraîne d’autres. Je suis assez déterminé pour décréter que le mec en question ne me fera pas chier sur mes lunettes. Damien a le droit de rire, d’autres aussi, mais je ne veux pas laisser ces moqueries aller trop loin. Mieux, je peux contre attaquer très vite en expliquant, car je sais aussi être grinçant, que ce qu’ils portent, eux, dénote des failles psychologiques loin d’être anodines. N’importe quel objet qui dépasse un certain prix apposé sur la peau constitue, pour moi, une faute de goût : vous voulez un iPod customisé chez Colette ?, alors vous méritez l’arnaque. J’ai grandi en pensant que « Less is more » et que « Never too much » est une idée tentante de temps en temps, puisqu’elle fait du bien. Mais « Jamais assez » tous les jours, à même la peau, cela devient totalement risible. Happés par le consumérisme, je connais des gays qui font des expériences se transformant en manies. Pascal Loubet, par exemple, mettait une double dose de Soupline dans sa machine à laver. Il assurait que le linge n’était pas assez doux autrement et considérait qu’il s’agissait une pollution assez minime. Mon ex, George, m’avait surpris quand je l’avais vu mixer deux ou trois lotions dans un grand flacon. Deux types de crèmes hydratantes et une autre parfumée. En militant sida obsédé par les impératifs de la pharmacovigilance, je m’étais permis de lui expliquer que ces produits n’étaient peut-être pas destinés à être mélangés, que certains ingrédients pouvaient mal inter réagir, mais je n’ai eu droit qu’à un regard disant : « Arrête, toutes ces lotions sont à peine efficaces et elles sont testées sur l’ensemble de l’Arche de Noé avant d’arriver sur la peau humaine ». Il y avait aussi cette folle dont j’ai oublié le nom qui avait l’habitude de gratter toutes les étiquettes des bouteilles, flacons, pousse-mousse, en verre et en plastique, parce que c’était plus joli. Je comprends la démarche minimale, concept des produits Muji, pas de marque, pas de superflu, quand même, se faire chier à gratter toutes les étiquettes de sa maison, c’est le premier pas vers la folie. Ces trois manies ont en commun l’insatisfaction d’un monde qui n’est pas assez bien conçu. Quand ces gays utilisent des produits de consommation courante, il leur faut nécessairement les améliorer en en tirant le maximum. Ils customisent tout. Ils entrent dans une spirale de supériorité. « Je sais ce qui est bien pour moi – et c’est la double dose que prennent les gens normaux ». Pas comme vous ni moi.

Quand j’avais onze ans, une histoire assez incroyable m’est arrivée à la ferme. Dans une cage, deux bengalis avaient été mis à part parce qu’ils étaient trop angoissés par les autres oiseaux de la volière, surtout les perruches particulièrement agressives. Un jour, en nettoyant la cage, les bengalis se sont échappés. Ils sont restés un moment dans le jardin, j’ai essayé de les attraper, mais c’était bien sûr difficile. Ils sont restés quelques heures et ils ont disparu. Je n’en ai pas fait une dépression, ces choses arrivent et, à la ferme, il y a des événements plus graves comme de noyer des chiots ou des chats. Mais le printemps suivant, un événement étrange se produisit. J’ai entendu un gazouillis d’oiseau que je croyais reconnaître. Au début, je n’y ai pas prêté attention, je devais rêver, comme d’habitude, mais il a fallu me rendre à l’évidence : ce chant n’avait rien de domestique. J’ai alors reconnu les deux bengalis dans le tamaris près de la terrasse de la maison. Il était temps pour moi de me livrer à une expérience à la Castor Junior. J’ai sorti la cage de la cave, j’y ai mis du millet et j’ai laissé la porte ouverte avec une ficelle. Comme dans les films. Les bengalis devaient être affamés car, avec prudence, ils sont rentrés chez eux.

Quand mon père et mon frère Philippe sont revenus des champs, j’étais complètement volubile, je leur demandais s’ils pensaient vraiment que ces petits oiseaux de rien du tout avaient pu avoir la force d’aller vers le sud pour revenir, six mois plus tard, à Sainte Livrade-sur-Lot. Je n’ai pas eu de réponse ou de réaction particulière. Moi, je croyais avoir été le témoin d’une manifestation de la magie, même s’il ne s’agissait pas d’oiseaux que j’aimais particulièrement, cette espèce m’ayant toujours énervé par sa manie de gaspiller dix graines de millet pour une seule avalée.

Dans mon livre précédent, je racontais une ou deux histoires qui, pour moi, possèdent cette valeur de magie, ou de coïncidence poussée. Cette histoire de bengalis n’a rien de renversant, ne relève sûrement pas du miracle, mais j’ai toujours voulu la raconter quelque part…et il m’aurait été difficile de la placer dans des livres sur le sida. Plus tard, j’ai continué à regarder ces deux oiseaux avec perplexité, comme s’ils étaient la preuve d’une incohérence de la vie, moi qui pouvais à la fois nourrir, tuer et redonner la liberté à ces oiseaux. À cet âge-là, j’étais déjà homosexuel, sans avoir pour autant mis le mot sur cette réalité, et ces bengalis me mettaient à part. Si mon père ou mon frère s’étaient un peu intéressés à cette histoire, je ne me serais pas posé autant de questions, je me serais réjoui avec eux, d’une manière simple et familiale, sans aller plus loin. Ils ont même peut-être pensé que je mentais. Et il serait totalement ridicule de leur demander, aujourd’hui : « Tu te souviens de ces bengalis qui étaient revenus tous seuls ? ».

J’ai la même théorie sur les animaux de compagnie et les plantes d’appartement. Je respecte ceux qui en ont, mais ils ne m’intéressent pas. Je n’ai pas une seule plante d’intérieur chez moi, c’est un choix réfléchi et conceptuel. Il y a le jardin dehors et les vaches, donc ça suffit. Damien n’arrête pas de menacer de m’offrir un octodon, une sorte de rongeur qui ressemble à une gerbille encore plus jolie et joufflue. Je lui réponds à chaque fois que s’il fait cette connerie un jour, je crucifierai cette bête sur le tronc du noyer, avec quatre clous, comme un sorcier. Je trouve insupportable que les gens veuillent s’imposer à vous en vous offrant des objets embarrassants, comme une plaque à raclette, qui occupe tout un tiroir, ou des animaux vivants, dont il faut s’occuper pendant des années. Les jardins eux-mêmes sont envahis. Mustapha me rapporte régulièrement des trucs qui coûtent une fortune pour mettre les graines des oiseaux, des présentoirs pour pommes en hiver. Il ne s’agit plus de simples objets, mais l’équivalent Rolls Royce pour passereaux, des trucs avec des métaux presque précieux. J’attends le moment où Hedi Slimane va investir ce marché en sortant des boules de graisse Dior avec mélanges équilibrés low fat et arachides issues du commerce équitable. Pourquoi se priverait-il alors que des connes deviennent chèvres à acheter ça. Mustapha m’a même ramené un abri à coccinelle en bois avec des tubes de diamètres différents. Là, je lui ai dit, it’s insane. Et ça coûtait vingt euros ! Je n’ai pas besoin d’abri pour coccinelles, il y en a des milliers dans le jardin qui passent l’hiver dans les tas de bois, bien au sec, ou dans les paillis de feuilles mortes. À coup sûr, dans un an, ils vont nous commercialiser des œufs de lombric. Insane.

Dans le numéro de mai 2006 de The Garden, Ken Thompson se moque de cette vogue du tout et n’importe quoi qui envahit les jardineries, où l’on propose des abris à hérissons à vingt-cinq Livres ou plus alors qu’une boîte en bois, sur un lit de feuilles sèches et de fougères, recouverte de fagots, fait l’affaire. C’est ce qui a fini par m’irriter à Courson, pendant les journées des plantes. Cette course végétale, qui ressemble aux soldes, quand tout le monde se rue pour acheter le plus bel arbre, la vivace la plus rare, sans avoir vraiment le temps de choisir, dévoie le goût du jardin. Bien sûr, de nombreux amateurs de Courson savent ce qu’ils cherchent, mais cette frénésie est ennuyeuse. Les gens regardent ce que le voisin a dans son chariot, créant une compétition liée à la poésie du végétal qui m’horripile. En une journée, alors qu’on peut acheter des arbres qui détermineront le visage de votre jardin pour les trente ans à venir, certains agissent comme s’ils achetaient des vêtements tendance. Tout est marqué par la mode de l’année. Parfois, l’arbre est signé aussi efficacement que s’il avait la date de l’achat imprimée dans l’écorce.

2 mars. La chaîne météo le dit, Le Parisien en fait sa couverture, tout le monde en a marre de cet hiver qui n’en finit pas. Parce qu’il neigeait hier sur Paris. Personnellement, je trouve ironique ces citadins qui veulent du soleil à tout prix. Le retard du printemps me permet de rattraper le retard de mon jardin. Avec un peu de chance et de froid, je pourrai finir les plantations avant que la nature s’emballe. Finalement, cette grogne contre l’hiver n’a qu’un motif : les gens veulent changer de vêtements, sont énervés par les habits d’hiver, attendent une occasion de faire du shopping pour l’été. C’est en fait le commerce qui peste contre l’hiver. Ils veulent que le vent tourne, mais ils ne savent pas que s’il cesse de venir du nord, c’est la pluie et les giboulées qui succèderont à la neige. Ils anticipent dans leur quotidien, la sécheresse providentielle qui leur permettra de porter les couleurs franches de l’été. J’en viens à craindre que les Parisiens ne se mobilisent pas contre le réchauffement climatique.

Avant de partir à Paris, j’ai passé deux jours de défonce totale dans mon jardin. J’ai retourné la terre là où personne n’avait enfoncé la pelle. Dans le froid et le vent, j’ai trié les mottes pour jeter racines et chiendent, jusqu’à la fin de l’après-midi. Quand la faim est devenue trop énervante, je suis rentré, j’ai mangé un bol de muesli avec du miel et j’ai senti que quelque chose se passait dehors. En bas de la vallée, je pouvais voir une nuée de grêle et de neige remonter la rivière. On aurait dit une langue de dépression qui courait d’Ouest en Est, mais qui avançait comme une première ligne militaire, comme dans un film de Ridley Scott. En haut de la colline, le soleil perçait encore à travers les nuages quand tout à coup, la nuée de flocons sombres a attaqué le versant, envahi mon jardin pour le dépasser en une trentaine de secondes. Le grésil a frappé contre les carreaux, les oiseaux s’échappaient dans tous les sens, la perspective disparaissait. J’ai remercié le ciel de me trouver si près des nuages. Oh, je ne suis pas au sommet d’une montagne, ou même d’un relief important, mais je me trouve face à la vallée et je peux la voir de toutes les pièces de la maison. Quel spectacle.

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