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"Cheikh", chapitre 2

mercredi 11 août 2010 ,par Didier Lestrade

2007

Il y a un acteur des films pornos de Jean-Noël René Clair que j’adore. Enfin, il y en a des dizaines, mais celui-là est spécial. Pour la première fois de ma vie, j’ai envoyé un mail à JNRC pour lui demander si je pouvais le rencontrer. Je ne fais jamais ça, j’ai des principes. Greg, ce mec qu’on voit en couverture de « Sud » représente un de mes idéaux. Il ressemble à un des Normands d’ici, mais vit à Marseille. Un visage simple, une bouche pulpeuse, un corps sexy avec de gentils poils bonds, une queue épaisse et courbée. Ce qui m’intéresse chez lui, c’est surtout le sentiment de le connaître. Un de mes ex lui ressemblait, Yves Baury. À la fin des années 80, Yves était encore un Alsacien qui venait de débarquer à Paris. Il était roux, avec de beaux poils ; je suis immédiatement tombé amoureux de lui quand il a débarqué chez moi pour une fête d’après-midi, avant d’aller au Palace, portant un bermuda fluo orange. C’était la mode cet été-là et je m’étais juré de rencontrer un mec qui aurait un de ces bermudas qui étaient déjà populaires la saison précédente à New York. Yves sortait alors avec mon ami Yves Avérous, qui était très amoureux. J’ai volé Yves B à Yves A, c’était la première (et la dernière) fois que j’ai osé agir ainsi. Ce look gay sans problème, avec une aisance hétéro, ce style blanc blond poilu, c’est ce que j’adore aussi chez cet autre acteur français, Jean-Michel Portal. La disparition des soirées Otra Otra que nous organisions il y a encore un an aura une autre triste conséquence : c’était le seul endroit où je le voyais, de temps en temps, dans le backstage. Je lui disais bonjour, on échangeait quelques phrases et, à chaque fois, je lui balançais un compliment un peu lourd, mais sans complexe parce qu’on peut se permettre ce genre de débordement avec l’un des rares acteurs français ouvertement gays qui a eu le courage de jouer des personnages gays. La première fois que je l’ai rencontré à Otra, je lui ai expliqué que je devais être la seule personne dans le club à avoir lu l’interview qu’il avait donnée à L’Eure Hebdo, ce Normand étant toujours en contact avec le département dans lequel il a grandi. J’aimais cette affirmation poétique : « Il est de l’Eure ». Bref, cet acteur, comme Yves, comme Greg, ont des physiques avec lesquels je me sens complètement à l’aise. Ils m’excitent beaucoup, mais possèdent surtout des corps généreux tout en étant doux. En les voyant, on est enflammé, mais pas assommé. C’est un peu comme quand je couche avec des Noirs, je ressens immédiatement un truc qui me met à l’aise. Je fais partie de ces gens qui rêvent de se marier avec un Noir. Et il n’y a pas de racisme là-dedans, n’ayant pas à m’excuser d’affinités qui n’ont pas de revers honteux. Je les aime, c’est tout.

Donc Greg fait du skate dans un film de JNRC. Il dessine des BD. Dans Têtu, on a souvent écrit sur JNRC, mais je me rends compte que nous n’avons finalement décrypté que la surface de son travail. C’est la première fois que je développe une petite correspondance avec quelqu’un qui fait du porno. Les autres réalisateurs que je persiste à interviewer sont incroyablement prétentieux et les Américains, c’est encore pire. Jean-Noël m’écrit de temps en temps pour me raconter ses galères. Certaines sont graves et drôles en même temps. Comme ce jour où il s’est fait arrêter par les flics en descendant de Paris vers Marseille sur l’autoroute. Florin, son acteur fétiche, conduisait une BMW noire immatriculée 13 et lorsque les flics ont vérifié les papiers, JNRC a réalisé qu’il n’avait pas son permis. Ce qui est intéressant dans ses films, à part sa technique de solos unique au monde, c’est la puissance de l’orgasme liée à un truc qui ne peut être compris autrement qu’à travers la poésie. JNRC le dit du reste lui-même : sa vie sexuelle désormais relève du voyeurisme assez éloigné de ce qui peut-être fait avec les hommes. Autre point commun, comme moi, c’est un homme seul qui a passé les dernières années à la campagne. Souvent, dans ses films, il y a un plan sur une fleur, ou une coccinelle qui a atterri sur le drap du lit. Comme un clin d’œil à son quotidien. Il ne cherche pas à illustrer son film avec la délicatesse d’une fleur comme si cela pouvait racheter le sordide de certaines scènes, non ; il ne fait pas comme les réalisateurs de porno hétéro qui, par exemple, tentent d’exciter leur public en plaçant ostensiblement de l’argenterie sur la table d’un château des pays de Loire loué pour l’occasion, non plus. Lui montre cette fleur, ce soleil, ou cette poule, parce que c’est une distraction. Ce détail normalement, ailleurs, ne résisterait pas au tri du montage. Mais chez lui, vécu comme un écart, il est montré avec un humour que lui seul comprend, un peu comme le tapage en fond sonore qui accompagne les orgasmes de ses modèles. Finalement, JNRC est le seul à réellement glisser sur le corps de ces hommes avec sa caméra. Un amateur attentif a même l’impression d’entendre son cerveau penser quand il révèle des détails morphologiques qu’on ne montre jamais dans le porno : une voûte plantaire, un creux de muscle où le duvet de poils subsiste encore, un tatouage qu’il faut voir de près pour en comprendre le dessin.

On le comprend, ce réalisateur a réellement modifié ma notion de l’érotisme. Il m’a changé sexuellement comme peu d’hommes parce que nous avons la même admiration pour le jeune - mec - simple - poilu. Quatre mots qui résument ce que nous aimons par-dessus tout dans la vie. Bien sûr, nous ne sommes pas coincés, nous apprécions tous les types de mecs et même certains plus mûrs, mais il y a une essence vitale dans ces quatre mots qui, réunis, dépasse souvent l’idée courante de la séduction. Or ce genre d’énergie fait, chez lui, que l’on continue à regarder la scène après avoir joui, alors que dans la majorité des cas, on a plutôt envie de passer à autre chose. C’est un journaliste hétéro, Pierre-Jean Chiarelli, qui m’a fait comprendre ça. Il me parlait de ses discussions avec ses copains hétéros sur le porno et citait en exemple les actrices du porno US si belles et so into it qu’il persistait à les regarder après l’orgasme. Pour lui, cette envie signait un film de qualité professionnelle. Je suis d’accord. Chez JNRC, on voit cette orchestration des solos conceptuelle, malgré le peu de moyens techniques. C’est du home made qui a plusieurs liens directs avec l’art et je sais qu’un jour, on se penchera sur son travail avec la même minutie que celle qu’on a fini par accorder à Tom of Finland. Parenthèse : avant les livres de Tashen, Tom était un secret homosexuel si peu connu qu’il fallait aller dans les sex shops d’Amsterdam pour le trouver. Nous étions partagés entre l’envie de crier son nom à tue tête dans les médias et le désir de le taire parce qu’il révélait trop de choses sur les homosexuels. Car il existe des secrets communautaires, associés à une sexualité ou une religion, qui finissent par avoir un succès retentissant quand la culture générale décrète qu’il est temps de s’en emparer. Fin de l’interlude. JNRC a donc, lui aussi, ses entrées dans cette vision plus grande, plus politique, du sexe. On parle de Titof ou de HPG en France, mais ils sont au porno ce que Martin Circus était à la disco. JNRC, lui, influence notre sexualité car en voyant ses films, on se met à aimer des trucs qu’on ne connaissait pas assez car l’aspect brut de ses acteurs tranche de plus en plus avec le look courant aseptisé du porno gay. JNRC nous fait pénétrer dans le monde des hétéros, pour le plaisir des gays.

Pourquoi s’étendre si longtemps sur JNRC ? Parce que dans son renouvellement, il fait partie de mes goûts, de mes envies. Parce que j’ai choisi dans ce livre de vous parler comme à des amis : si on aime le porno, ce n’est pas uniquement pour se branler, mais parce qu’on découvre des détails sur soi. L’un des avantages de la vie solitaire est de traverser une période de sa vie en s’intéressant à d’autres choses. Comme à l’histoire et à l’influence du porno. Sans éprouver aucune honte puisque je n’ai pas de relation. Respectant mes mecs, je n’ai pas, quand je suis avec quelqu’un, de désir de leur imposer ça, sauf s’ils aiment aussi ce type de films évidemment. Le fait est que même pendant mes périodes d’amour intense, je me suis toujours branlé. J’ai toujours eu besoin de ce surplus de plaisir et d’affection. Ne serait-ce parce que l’amour m’excite trop. Or ces acteurs parviennent à renouveler sans arrêt mon amour pour les hommes parce qu’ils laissent le temps de les regarder et aiment aussi être regardés.

Je ne voudrais pas qu’on puisse s’imaginer que j’insiste sur le travail de JNRC parce qu’il a eu la gentillesse de poser un de mes livres, avec le dernier livre de Frédéric Mitterrand, sur la table de chevet d’un de ses acteurs, dans une scène. Mais je dois admettre que j’ai été épaté de voir mon travail mentionné dans un bonus de JNRC. Pour moi, c’était l’équivalent de l’Etoile du Mérite. Être associé à un truc pareil, je n’y aurais jamais pensé, mais c’est arrivé. Je ne l’ai même pas dit à mes amis parce que je n’avais pas envie de crâner. Pas cette fois. Et si j’en parle maintenant, c’est parce que cela révèle certains aspects de mon caractère. La question directe à poser dans la vie que je mène est simple : comment faire pour vivre sexuellement cette solitude ? Well, on le voit : j’approfondis mon érudition sur la pornographie. Heureusement, il n’est pas encore considéré comme une tare d’avoir du plaisir à voir, en temps réel, ce que la pornographie propose. D’autant que, toute ma vie, j’ai eu du mal à suivre d’une manière précise l’évolution de la pornographie. Pourquoi ? Parce que je voyais les films trois ans après leur sortie, parfois plus, lorsqu’ils arrivaient enfin en location. Puis, comme Têtu en parle beaucoup, je les découvre désormais à leur sortie. Et je peux mieux suivre, à travers eux, l’évolution de ce qu’on appelle la « beauté active » contre la « beauté passive ». S’il existe un boom commercial du porno gay, si les films viennent dorénavant des quatre coins du monde, force est d’admettre qu’il est impossible de vivre cette sexualité en vrai. Même quand on baise beaucoup, cela ne signifie pas que l’on a accès à une sexualité aussi parfaite qu’à l’écran. Seule une certaine élite atteint ce niveau, le reste ne peut y prétendre. En outre, depuis dix ans, des mecs paraissent si bons en baise, si beaux, qu’ils en deviennent des monstres de marketing et qu’on a envie de les détester. En voyant des types comme Blake Harper, c’est un peu comme si la libido, elle-même, disait : « Oh non, là, c’est intenable, change de film ».

Plus humble maintenant, je sais que je ne peux prétendre à ça. Si JNRC a changé ma sexualité, je ne crois pas que ce soit en pire. Je me suis même surpris à développer un regard sur ses modèles en me demandant si je pourrais tomber amoureux de certains. Notamment parce que, physionomiste et observateur, je découvre quantité d’histoires dans ces vidéos qui révèlent une vie réelle. Ces mecs ne jouent pas un rôle ou un personnage comme dans les autres films, ils sont vraiment ce qu’ils sont. Même si certains ne sont pas réellement légionnaires ou pompiers, ce n’est pas important, beaucoup ne mentent pas.

Il reste énormément d’histoires à raconter sur le porno gay. Or fait étrange, pour un domaine de création si complexe, on n’a fait qu’effleurer la surface. Quand les gays sont bons dans un champ créatif, on nous en rabat les oreilles durant des décennies, mais là, rien. Pas un écrivain n’aborde ce sujet, à travers une encyclopédie ou un manifeste. À l’échelon militant, à part le problème spécifique du bareback, le monde gay et sida n’a pas cherché à analyser ce qu’on y voit. Les pratiques sexuelles y défilent à grande vitesse, le marché se développe en roue libre, et pas un sociologue ne s’est intéressé à un phénomène qui influence notre sexualité, qu’on en soit conscient ou pas. Comme souvent, je me retrouve donc à pointer un truc en disant : « Heu, les mecs, je crois qu’il se passe quelque chose, là ». Et certains vont dire « quel prétentieux » sans parvenir à me faire croire qu’ils n’ont rien remarqué. Aux Etats-Unis, il y a des gays qui baisent avec des crèmes antibiotiques et personne n’en parle. Comme si ce pandémonium ne méritait pas que l’on s’y attarde.

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