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"Cheikh", chapitre 3

vendredi 13 août 2010 ,par Didier Lestrade

2007

Début octobre, l’installation du tout-à-l’égout jusqu’à ma maison a été finie. Comme ces collines sont tapissées de pierres, j’ai demandé aux terrassiers s’ils pouvaient jeter dans mon jardin les roches trouvées sous le goudron de la route. Ils m’ont regardé en riant un peu, mais, gentiment et six camions ont déversé les pierre de granit tâché de rouille dont certaines font plus d’un mètre d’épaisseur. Particularité géologique du coin, ces rochers sont ronds avec une face souvent plate qui les rend faciles à placer sur le sol. Je trouve cela superbe, même si, quand je l’exprime, mon engouement suscite da surprise. Ainsi, il y a un an, le cantonnier m’a emmené dans une ferme achetée depuis par le fils d’un voisin agriculteur. Sur le côté des prés, il y avait un amas de pierres rondes. Arrachées au terrain au fil des années, puis entassées là avant que des chênes poussent entre elles. Des bosquets d’arbres donnent, depuis, aux lieux un look très Tim Burton, à la fois inquiétant et doux. Quand je m’en suis émerveillé, l’agriculteur m’a regardé comme si j’étais fou ou, pire, très parisien. Il me suffit de ce regard pour comprendre qu’extirper ces roches des prairies n’avait pas été un jeu et que mon avis paraissait déplacé. Les agriculteurs n’apprécient pas toujours les compliments esthétiques. Et si on a le malheur d’émettre un commentaire un peu injonctif du style « Surtout ne coupez pas ces chênes, ils sont trop pittoresques ainsi dans les rochers », ils vous font vite une réputation peu flatteuse. Les arbres peuvent même très bien être coupés la semaine suivante. Ces chênes n’avaient pas poussé là par choix, mais parce que l’amoncellement de roches rend ces lieux impropres à la pâture des vaches. Plus loin, en aval de la rivière, les collines sont abruptes et forment de vrais précipices. À certains endroits, des coulées de roches ont tout dévasté, et des milliers de boules de granit se sont amassées. Des pierres grosses comme des ballons de basket, grises et propres, sans mousse. En amont, les amas sont plus désordonnés, plaques angulaires d’un gris foncé sur lequel le pied n’est jamais assuré. Au final, les chemins le long de la Sarthe ont à mes yeux un visage côté très Tolkien d’où mon désir de jeter ces rochers en contrebas du jardin.

Avec quarante ans de retard, je réalise aussi à quel point mon père m’a inculqué l’amour de la pierre. Quand j’étais jeune, il nous amenait en Dordogne ou dans le Lot où nous volions de grandes pierres de calcaire, qu’il utilisait pour faire les escaliers du jardin ou le cadre de la cheminée. À l’époque, ça nous énervait. Nous savions que c’était illégal mais ce n’est pas ce qui nous contrariait : ces pierres étant tombées de murs secs, les voir finir enchâssées dans le ciment, m’énervait. Aujourd’hui, je suis surexcité par le ciment. Il y en a tellement de variétés, de couleurs, d’utilisations possibles qu’il stimule mon désir de fabriquer. Je pourrais en faire des moules, des formes, des sculptures et je suis impatient de m’y mettre. J’ai bien peur de finir un jour comme un mini Facteur Cheval et de refaire cette maison dans un style très personnel qui ne plaise pas à tout le monde.

Ces rochers traduisent bien sûr mon besoin de reconnaître ce qui m’entoure. Dans les prés, on voit souvent de très grosses plaques de granit qui affleurent, comme des plans qui réagissent au moindre rayon de soleil, à la moindre brume. À ces blocs présents depuis toujours, j’accorde une valeur historique digne des monuments et des châteaux. S’ils sont là depuis si longtemps, c’est qu’ils ont résisté à l’envie des hommes de les utiliser. Personne ne peut les déranger, puisqu’ils sont trop gros, que le gel ne les affecte pas et que les vaches n’aiment pas s’y aventurer. Posséder ces roches, c’est l’illusion d’imiter la nature. Je n’ai pas envie de réaliser un jardin trop formel, bien que mon ex-boyfriend Jean-Luc m’ait souvent reproché ce choix d’absence de structure. Quand on investit un jardin laissé à l’abandon, retourné par les engins, aux arbres arrachés, il est tentant de casser tout, de le redessiner et de créer des perspectives. Il est facile de faire venir d’autres machines pour livrer de la terre, surélever les massifs, creuser des passages. Personnellement, je ne l’ai pas fait parce que je n’en ais pas les moyens et parce que, surtout, j’étais déjà amoureux de l’endroit tel qu’il était. À la limite, je voulais même retrouver le jardin d’avant les travaux. Je me suis même dit que le vrai plaisir ne consistait pas à demander à une entreprise de remodeler le terrain, mais de le faire moi-même. Si j’en avais la force, en tant que séropositif âgé, alors ce serait mon ultime réussite. La nature me suffit telle que le hasard me l’a offerte. Un pressentiment me disait, aussi, que les saisons finiraient par me faire découvrir la signification du terrain tel qu’il existait avant que j’y pose le pied. Dans ce jardin férocement agressé par les travaux (les canalisations, la fosse septique, etc. .), j’avais donc envie de préserver ce qui n’avait pas été détruit.

À force de me promener le long de la rivière, j’ai vite compris que ces roches sont le symbole de la région. Et j’éprouvais le besoin de faire remonter ces pierres du lit de la Sarthe vers le sommet de la colline, en un geste qui dirait aux voisins : « Voilà, j’aime tellement cette région que je veux la reproduire chez moi ». Comme il faut parfois être « étranger » pour mettre l’accent sur un détail que plus personne ne voit. J’ai été ébloui par les détritus minéraux provenant des anciennes forges du village, des cailloux noirs brillants, aux multiples facettes, formant le fond des berges de la rivière et brillant sous la pluie. Ils ressemblent à des fossiles noirs, certains petits comme du gravier, d’autres gros comme le poing, d’autres encore à reflets bleus. Alors j’en ai ramassé des sacs entiers pour les disposer devant la maison, à l’endroit où la pluie qui glisse des toits tombe sur le sol.

James Blunt, dans la vidéo de son tube, dispose le contenu de ses poches devant lui, par terre, et j’y vois un lien avec le caillou de mon ami Hervé Gauchet, son talisman personnel, l’objet qu’il doit toujours avoir sur lui quand il voyage. Dans chaque pièce de la maison, j’ai ainsi posé des pierres ou des petits objets communs qui, je crois, ne touchent que moi. Robert, un autre ami, les appelle des « bébelles », mais dans son esprit, ce mot est condescendant car évoquant du superflu. Dans ces objets, il y a une majorité de terre cuite, de bois, de fer. Comparé à ce que l’on nous montre dans les magazines de décoration ou de design, c’est de l’art Emmaüs. Beaucoup viennent de vides - greniers où l’on vend le folklore français. Partout où je vais, je ne suis pas intéressé par le sommet de la qualité mais par l’humeur que dégage un endroit, un meuble, un détail. Je ne cherche pas l’originalité, mais un objet qui pourrait résumer un état d’esprit. Ce serait de la pure folie, pour moi, de croire que cet état d’esprit puisse coûter cher. Je ressens un tel dégoût pour l’obsession de l’accumulation qu’ont certains qu’à partir du moment où je décide qu’une pièce est à sa place, à l’intérieur ou dans le jardin, je n’y touche plus. Je me dis que l’espace est plein. Comme si, en revenant au sobre, au rudimentaire, je m’approchais finalement de l’abstrait, du design moderne. Ensuite, j’en viens à me poser des questions sur la finalité d’un meuble que l’on peut remplacer par un bout de bois d’une planche par une ficelle. Je ne sais pas encore les transformer moi-même, mais je me suis acheté les livres pour y penser. Le slogan de ma nouvelle vie est tout trouvé sur ce point : « Si Derek Jarman l’a fait, je peux le faire aussi – et si Richard Long l’a fait, je ne vais pas me gêner ».

J’aime la gare d’Alençon. Quand j’étais jeune, je la trouvais grise, moderne et minuscule parce que j’étais habitué aux gares un peu plus solides du Sud - Ouest. Vingt ans plus tard, j’apprécie son côté provincial, ses deux quais et ses trois voies. Comme presque partout, le buffet a fermé ses portes il y a quelques années. Le bâtiment qui l’abritait est toujours en bon état et on pourrait en faire quelque chose de sympa qui attirerait les jeunes, mais rien n’est fait. Les reliques de la SNCF ne sont, je le regrette, pas mises en valeur, comme ces millions de traverses qui s’entassent dans les petites gares. Quand je vais à Paris, je les regarde avec envie, tant je saurais qu’en faire. J’ai même téléphoné un jour au service de la SNCF qui gère ces stocks. Évidemment, on m’a répondu administrativement : d’abord en envoyant une lettre de demande, puis d’attendre plus d’un an. Bêtement, j’achète donc mes traverses chez des brocanteurs, à des prix souvent ridicules certes, alors qu’il suffirait de les payer à la source, moins cher. Quand on a le malheur de souligner ce gâchis, pour beaucoup on a une posture ringarde, vaguement réactionnaire. Mais il suffit de regarder par la fenêtre d’un train pour découvrir tout ce qui pourrait être récupéré. J’entends dire que ces traverses ne devraient pas être utilisées, que des directives en déconseillent l’usage parce qu’elles sont toxiques, saturées de produits chimiques ; peut-être, mais ne le sont-elles pas tout autant quand elles dorment sur le bord de la voie ? Et tout le monde sait que l’on peut les utiliser de nombreuses façons : pour stabiliser les talus, construire des cabanes, faire des terrasses, surélever les massifs. D’une manière générale, je suis aussi étonné de constater combien les gens regardent peu par la fenêtre des trains. Je comprends leur lassitude lorsque les trajets sont quotidiens, et j’admets que tout le monde ne peut pas être attiré par la nature ou les paysages, la proportion des personnes qui ne jettent jamais un œil à l’extérieur est si élevée que je me demande ce que ça veut dire.

Quand je prends un train trop lent, parce qu’il n’y a pas d’autre horaire, parce que ça arrive, parce qu’il ne sert à rien de se jeter contre les vitres en s’époumonant que ça ne va pas assez vite, j’apprécie d’avoir toujours quelque chose à regarder – précisément parce que le train est lent. Dans les jardins au bord des voies, souvent les plus pauvres, les plus déprimants aussi, on y découvre souvent des curiosités : un vieux qui a taillé son arbre d’une manière singulière, un truc que personne ne pourrait voir dans un magazine de jardinage, un détail qui vous donne une idée parce qu’il est simple et tordu. Jean-Luc me racontait que le paysagiste Louis Benech, aussi aristocrate soit-il, avait du mal à ne pas s’arrêter en voiture quand il voyait une plante sur le bord de la route. Eh bien, je suis pareil. Je considère que le bord de la route appartient à tout le monde. Benech ne pile pas sur une plante pour la regarder, il s’arrête pour la prendre. Je le comprends.

L’hiver dernier, j’ai pris mon habituel train du Mans vers Paris. En fin de matinée, il a traversé un endroit qui, sur une trentaine de kilomètres, était recouvert de givre. Je ne parle pas d’un peu de glace disséminée sur quelques arbres, mais de givre massif, recouvrant la terre et les branches alourdies. Dans la grisaille hivernale, le spectacle était si irréel qu’il aurait dû provoquer une réaction dans le wagon. Un enfant se serait fait entendre, deux amis l’auraient remarqué par un ou deux mots. J’étais tellement émerveillé par ce que je voyais, un décor qu’on aurait admiré au cinéma ou ailleurs, que je me partageais entre l’envie de m’en imprégner et l’étonnement de ne voir personne réagir. Je savais qu’à mon arrivée à Têtu, si j’avais dit une phrase comme : « Ce matin, j’ai vu un endroit incroyable recouvert de givre, sur trente kilomètres », cela aurait eu autant d’effet que si j’avais dit « C’est tellement génial que « Desperate housewifes » soit sponsorisé par Playtex ! ».

Quand je rentre, dès qu’on arrive au Mans pour prendre le train d’Alençon, les gens sont gentils. Si près de Paris et si loin de sa mauvaise humeur. C’est le genre de train qui a peu de voyageurs et qui, quand des gens dans les jardins saluent les passagers, voit le conducteur leur répondre par deux coups de klaxon, une note basse suivie d’une autre plus élevée. On sourit alors en se disant : « Ca existe encore ». Et on se trouve à une heure à peine de Paris. Sur le côté des voies, beaucoup de lopins pauvres, plantés de beaux légumes et accumulant tout un bordel de cuves, de rouille, de détritus en plastique. Il y a des gens que cette vue dérange parce qu’on a l’impression de plonger dans un décor de forcenés, mais moi, je trouve ça drôle. Dans quelques années, j’aurai ainsi parcouru toutes les petites routes du département. Si ce n’est pas ma région d’origine, je suis déterminé à quadriller méthodiquement chaque village et comme je dispose d’une bonne mémoire visuelle et d’un bon sens de l’observation, je me rappelle toujours un paysage, des années après. J’engrange et j’aime cette idée.

Dans Têtu, j’ai écrit un jour que ceux qui sont intéressés par la nature sont capables de remarquer des détails minuscules sur les bas-côtés des trains, malgré la vitesse du TGV. Le paysagiste Gilles Clément a d’ailleurs publié un livre donnant des idées simples pour faire fleurir ces friches du réseau ferroviaire comme les abords des gares, les landes perdues : selon lui, il suffit d’y jeter quelques graines de vivaces ou d’annuelles qui se débrouillent seules et qui se contentent de ces maigres cailloux. Mais pourquoi ne le fait-on pas ? Je me doute que les agents de la SNCF, malgré le fatras social qui glorifie le travail de cheminot, ne voient pas le potentiel poétique de tels aménagements. Ou qu’ils croient que cela reviendrait cher. Clément assure que ça ne coûterait rien. Un sachet de graines chez Baumaux vaut deux euros. Avec ces graines, nul besoin de retourner la terre ou de se fatiguer par des travaux de terrassement. Pas besoin non plus d’arrosage, la pluie suffit. Ces aménagements n’ont rien n’a rien à voir avec les plantations, souvent luxueuses, des abords d’autoroutes où chaque tilleul ou liquidambar coûte cher à l’achat et à l’entretien, ces remblais qu’abritent une petite végétation typique des endroits que personne ne regarde. Plusieurs livres récemment parus, comme « Jardins de l’autoroute » d’Henri Coumoud & Hervé Mineau, ou « Euroland » d’Edith Roux, racontent comment certaines plantes envahissent les friches industrielles. Résistante à la pollution, à l’érosion, à la sécheresse, cette nature différente est devenue l’objet d’une fascination minoritaire et les idées qui en découlent ont même envahi les jardins d’exposition de Chaumont-sur-Loire.

J’admets peu aimer cette exposition qui a tendance à privilégier le travail de certains paysagistes lesquels, c’est évident, ne sont pas des jardiniers. J’accepte l’idée de la recherche, de la confrontation agressive entre le moderne et le naturel, le plastique et le végétal, mais ce processus me paraît trop proche de celui de la mode : l’idée n’est pas vraiment d’aboutir à une image qui a de l’esprit, mais souvent d’obtenir une couverture médiatique. Les paysagistes de Chaumont ne sont pas intéressés par la pérennité de leurs concepts, ils créent des jardins qui doivent essentiellement devenir une photo publiée. Des jardins créés pour durer une saison courte (l’été, en fait) et il suffit de se promener à travers les thèmes exposés pour deviner que le design présenté s’avèrerait très vite irritant. Un gravillon multicolore peut être drôle au mois d’août, mais c’est totalement stupide en février ou en mars. On voit bien, dans ce genre de manifestation, que le jardinage d’aujourd’hui est envahi par une génération de paysagistes qui semblent surtout sortis d’écoles de commerce. J’y vois une autre perversion de la modernité que cet envahissement conceptuel de la nature. Les Anglais, les Japonais, même les Américains se retiennent quand la modernité les tentent, eux qui sont sensibles au processus ayant rendu leurs paysages célèbres. Or il ne faut pas croire que la botanique est un genre figé. Non seulement le marché ne cesse de commercialiser des espèces introuvables voilà vingt ans car tombant dans l’oubli, non seulement les pépiniéristes mettent à disposition des arbres rares que personne ne pouvait acheter auparavant, mais chaque année apparaissent dans les catalogues de nouveaux cultivars. De nouvelles formes de fleurs et de feuilles, de nouvelles couleurs, de nouvelles espèces provenant des quatre coins du monde comme l’Afrique du Sud. La tentation de planter tout et n’importe quoi n’a donc jamais été aussi grande. Et il en est du jardinage comme de la mode. Quelqu’un peut s’arrêter dans un coin de votre jardin et lancer avec ironie : « Ah je vois, tu es tombé dans la case des rosiers anciens ». un choix qui peut révéler en fait un manque de personnalité puisqu’en France, on fait fréquemment la même chose que le voisin. La conformité est la motivation centrale dans le rapport à la nature. Je le sais car je n’arrête pas de me poser des questions à ce sujet. Je m’y connais assez pour planter des espèces qui me seraient propres, que je serais presque le seul à posséder. Il y a assez de choix pour se permettre cette excentricité snob, mais je sais aussi que le jardin est le plus souvent reposant, apaisant, parce qu’ordinaire. Il ne faut donc pas avoir de scrupule à faire parfois comme les autres dans la mesure où un peu de suivisme vous rapproche de ce qui existe.

Un exemple. Je ne suis pas dans un village qui vit au rythme des tondeuses à gazon. En banlieue, dans tous les pays riches, le week-end est souvent synonyme de bruits de moteurs qui coupent, tondent, broient. Mais un peu de conformité ne me gêne pas. Mes voisins choisissent souvent le vendredi pour tondre. Je n’en ai parlé à personne, il n’y a pas de règlement, on est à la campagne tout de même, mais une sorte de gentillesse m’invite à faire de même. Si j’ai le temps, si je ne suis pas en train d’écrire, l’appel de la tondeuse stimule un peu mon envie de jardin. Parfois, le vendredi après-midi, nos moteurs se réveillent et se répondent d’une maison à l’autre. C’est alors amusant de participer à ce petit bordel sonore qui signifie que le reste du week-end sera calme. Bien sûr, je ne supporterais pas que l’on me dise quand je dois couper mon bois ou éteindre les lumières, mais j’apprécie ce tapage comme un signe de ma nouvelle vie, comme un son que je tolère mieux que la rumeur stagnante des villes. Je connais des gens qui prétendent qu’il leur serait impossible de ne pas entendre cette rumeur urbaine, les deux tiers de mes amis m’ont même demandé si le silence omniprésent, qu’ils assimilent au vide, ne me faisait pas peur. À Têtu, Christophe Martet m’a même confié qu’il était souvent inquiet quand il prenait l’escalier montant à la mezzanine. Je lui ai suggéré qu’il avait vu trop de films d’Hitchcock. Thomas Doustaly m’a expliqué, de son côté, qu’il aurait du mal à vivre dans une maison sans volets ou rideaux. Mais que voulez-vous qui vous arrive à la campagne ? Qu’un voisin passe des heures sous la pluie à regarder ce que vous faites ? Imaginez-vous vraiment ces agriculteurs qui se lèvent à cinq heures du matin et travaillent toute la journée chercher, la nuit, à vérifier si vous préférez un film d’action sur Cinéma Premier ou un docu sur la faim dans le monde diffusé sur Arte ? Et même si c’était le cas, le système d’éclairage automatique se mettrait en branle, lui qui est plus sensible aux allées et venues des chats des voisins, des hérissons qui traversent la terrasse qu’aux regards indiscrets des névrosés du village qui ne sont pas nombreux. La preuve, je n’en connais aucun.

Je n’ai pas peur ici quand je suis seul parce que cette maison n’encourage pas la peur. Il y a des endroits et des paysages qui provoquent la crainte. Trop d’humidité, pas de lumière, l’absence de perspective, l’isolement, la proximité avec la laideur totale comme une usine pas jolie, voilà ce qui est inquiétant. Ayant grandi à la campagne, je sais reconnaître une maison qui bénéficie d’un esprit calme et d’une bonne orientation. Le soir de mon déménagement, il y a trois ans, quand j’ai dormi pour la première fois dans cette bâtisse inachevée, j’ai passé une bonne nuit. Ce que je ne peux pas dire de certains appartements parisiens, où, sans fantôme, je devinais des histoires que je préférais ne pas connaître. Le bruit, pendant vingt-cinq ans, à Paris, je l’ai subi ce bruit. Et cette nuisance se manifestait chaque instant avec plus de force. Rue Cardinet, c’était les camions, les bus, les voitures. Rue Tiquetonne, les alcoolos de la rue St Denis et les supporteurs de foot. Et rue du Marché St Honoré, une école de podologie. J’ai d’ailleurs une histoire drôle sur ce sujet.

Quand Jean-Luc et moi avons trouvé cet appartement de 120m2 en 1997, nous avons eu du mal à réaliser notre chance de vivre dans les deux immenses salons. L’immeuble était classé, au centre d’un quartier qui n’avait pas encore subi la « gentrification » causée par la boutique Colette. Le loyer n’était pas cher, il devait y avoir un défaut. J’ai passé le mois d’août à repeindre entièrement les murs de cinq mètres de haut puis nous avons découvert le hic : un chahut éléphantesque au-dessus de nos têtes, qui apparut lorsque les portes de l’Institut national de podologie se sont réouvertes pour la rentrée. Pendant toute la journée, et parfois tard dans la nuit, des dizaines de chaises et de tables étaient remuées par les étudiants. Je me rappelle très bien l’après-midi que nous avons passée, Jean-Luc et moi, dans le jardin des Tuileries, en pleine réunion de crise pour décider ce que nous devrions faire. Nous battre ou partir ? Après tout les travaux et un bail signé de justesse, nous ans opté pour la guerre. Utilisant mon expérience actupienne, j’ai beaucoup gueulé, sans grand succès. Jusqu’au jour où, quatre ans plus tard, la mère d’une voisine, Isabelle, prit un rendez-vous chez un jeune podologue de Poitiers. Pendant les soins, elle bavarda avec lui et demanda où il avait suivi ses études. Rue du Marché Saint Honoré, dans une école vraiment sympa, répondit-il. La mère d’Isabelle sentit alors qu’elle avait une bonne blague au bout des pieds. Comme elle connaissait la seule défaillance de l’immeuble de sa fille, elle demanda, très finement, comment ça se passait. Le podologue répondit : « Oh, c’était génial, il y avait une très bonne ambiance. Mais maintenant que vous m’y faites penser, il y avait ces deux pédés absolument insupportables au premier étage, qui gueulaient tout le temps parce qu’on faisait trop de boucan ». La punch line de l’histoire, c’est qu’au moment où je suis parti de Paris pour vivre ici, l’école de podologie a complètement insonorisé ses locaux. Encore une fois, je m’étais battu durant cinq ans pour que d’autres locataires puissent profiter du calme.

Le bruit a donc été l’une des raisons de mon départ. Même si longtemps, j’ai admis que c’était un des prix à payer pour vivre en ville, cette tolérance s’est émoussée, au fur et à mesure que grandissait la sensation d’avoir accompli ce que je devais faire. Je n’ai pas quitté Paris par dépit, plus par ras le bol. Pendant toutes ces années, je n’ai jamais vraiment accepté un tapage aussi puissant, jour et nuit, qui n’avait rien à voir avec la rumeur de New York, entre les sirènes des ambulances et ce murmure qui adoucit la chaleur de la cité. J’apprécie cette tonalité new-yorkaise, peut-être parce que je suis snob mais surtout parce qu’elle possède une musicalité unique, alors qu’à Paris, on supporte une cacophonie devenue, au fil des ans, de plus en plus dure à supporter. Un déclic s’est alors produit en moi. J’ai compris que le silence n’était pas uniquement un refus de la proximité, mais une merveilleuse découverte, une résurrection de cette audition que je croyais avoir à jamais perdue.

Quand je suis arrivé dans cette maison, je me suis senti chez moi le premier soir. Malgré les murs à poncer et peindre, malgré les cartons à défaire, les meubles à poser et les placards à remplir, j’étais soulagé. Après tout, cette bâtisse était presque vierge. La veille dame qui y habitait autrefois était morte voilà quarante ans. La maison avait été vide toutes ces années, sans électricité ni eau. S’il y avait un mauvais souvenir dans ces murs, il avait donc été nettoyé, récuré, bétonné et repeint. S’il y avait une malédiction ou un Omen, il devait se trouver dans l’ancienne porcherie. La lumière qui tombait sur ces murs, au sommet de cette colline, ne pouvait être celle du « Blairwitch Project ». Trop normande, trop civilisée, trop gentille. C’est comme si, en arrivant ici, je m’étais extirpé à peine en une journée de vingt-cinq ans de fracas d’escaliers, de voisins bruyants, d’embouteillages, de métro sale.

Je ne peux cependant pas dire que la transition fut brutale : Robert et mois avons passé dix jours à poncer les murs et à les peindre, travaillant si vite que les opportunités de regarder autour de soi n’étaient pas nombreuses. Au-delà du bruit de la ponceuse, je savais pourtant que je venais de pénétrer dans le royaume du calme, lequel pouvait conduire à un moment de philosophie pratique. En ce mois de juillet 2002, si pluvieux et si froid que nous étions frigorifiés la nuit, je savais que les éléments naturels venaient de me frapper en plein visage. Que j’allais affronter la pluie et l’aridité, l’humidité et le feu de bois, et que tout cela allait m’affecterait en tant qu’homme homosexuel et séropositif, mais aussi que cela me serait salutaire. Mon écriture, si tout se passait bien, ne serait plus exactement la même. La solitude deviendrait à la fois plus douce à vivre et plus difficile à combattre.

Depuis, je n’ai jamais paniqué à l’idée de mourir seul. Quand je suis dans le jardin, je pense à ce qui pourrait m’arriver si je tombais d’une branche. À l’ironie d’une disparition qui mettrait sûrement plusieurs jours à être découverte. À un chien qui me grignoterait le bras après ma mort. À une fracture qui demanderait l’effort de crier pour appeler à l’aide. En quatre ans je ne me suis jamais fait mal alors que ces rochers, ces bûches, ces scies, ces couteaux, quand on est seul, sont dangereux. Les mots de mon père, « Safety first » me reviennent toujours à l’esprit. Souvent avec un sourire. Pied-noir des années 50, il avait été marqué par ce message apporté par les Américains en Algérie. Quand je monte dans les arbres pour couper des branches importantes, je décide donc parfois que je ne suis pas assez concentré et remets mon projet à un autre jour. Je n’ai jamais de grippe ou d’angine ; suis attentif à l’évolution du feu dans la cheminée ; connais l’intense brûlure des braises et suis étonné de ne pas avoir abdiqué devant la tentation d’en prendre une dans le creux de ma main, tant elles sont belles. Néanmoins, je ne suis pas effrayé à l’idée de mourir seul. M’étant préparé toute ma vie, je crois au fait qu’il s’agit d’une des bases de ma stabilité. Je ne considère pas cette éventualité comme un échec, je l’ai acceptée dès l’adolescence, en même temps que le soulagement de ne pas avoir d’enfant. Je sais, en revanche, que ce n’est pas parce qu’on s’est préparé à ces choses qu’on est mieux armé quand le moment important survient. Il se trouve que l’homme que j’ai le plus aimé au monde, avec qui je n’ai jamais eu de dispute, qui n’a jamais haussé la voix sur moi et sur qui je n’ai jamais haussé la voix, est mort. C’est incroyable de voir une histoire sans heurts déboucher sur une mort si rapide. Je n’ai pas apprécié la dimension dramatique de ce coup du sort. Cette résilience a été longue à forger, mais elle me protège peut-être désormais. Pourtant, mes certitudes sur la mort, même accentuées par l’expérience du sida, ne sont pas le seul sujet. L’évolution de notre condition sous-entend de ne pas vieillir seul, de vivre ensemble la vieillesse et la mort. Pour la majorité d’entre nous, ce réconfort n’existe pas encore. La vie homosexuelle avance et notre solitude s’accentue. Je comprends certains qui vivent cette situation comme une injustice. C’est sûrement l’un des éléments qui prononce la névrose et qui potentialise le rejet de la protection. Pourquoi les homosexuels refuseraient-ils de se contaminer s’ils n’ont pas d’endroits pour finir leurs vies ?

Dans ce livre, je vais de temps à autre me laisser aller à raconter des moments si insignifiants que certains ne vont pas se gêner pour dire : « Au moins, avec le sida, il était moins barbant ». Quand des amis viennent chez moi, quand ils font le tour du jardin, j’aimerais leur raconter des histoires plus intimes, mais j’ai toujours peur de leur prendre la tête. Avec certains, je peux m’appesantir sur un sujet. D’autres me posent une question bien précise qui me fait plaisir parce que c’est technique ou sentimental, ou les deux à la fois. Mais la plupart du temps, je garde pour moi l’essentiel. Pourtant, je prononce intérieurement ce que je pourrais dire sur telle pierre, tel arbre. Emerson disant qu’il saluait certains arbres, je le fais régulièrement. Certains ont besoin d’encouragement qui ne se contente pas d’un arrosage, d’une taille ou de soins. Il y a des arbres que je remercie d’être là, d’avoir préparé le terrain pour moi. Je possède seulement trois grand chênes, les autres étant de taille moyenne, et ils étaient en mauvais état quand je suis arrivé. Couverts de lierre et de vermine, de plaies mal cicatrisées. Déséquilibrés aussi. Je tolère souvent le lierre, j’adore quand il grandit en arbre et je peux à la rigueur sacrifier un vieux fusain maladif si le lierre y est incontournable et élégant. Mais sur un chêne, un châtaignier, un érable, un noyer, un hêtre, non. Alors, j’ai tout arraché. Consciencieusement, en tronçonnant les branches collées au tronc, en les arrachant jusqu’aux plus petites feuilles. Puis j’ai brossé, pris du recul et fumé une cigarette. Après un mois, quelques pluies et du vent, l’écorce était redevenue comme neuve. Il me parut évident que l’arbre respirait. L’écorce était propre, débarrassée des milliers de pince-oreilles et de cloportes. Et maintenant, l’hiver, la nuit, à cet arbre à la forme encore plus précise, je peux parler intérieurement.

Après le 15 octobre, j’ai accepté de participer un débat à Besançon parce que je n’étais jamais allé dans ce coin de France. Les filles qui m’ont invité étaient sympas, je savais que j’allais me retrouver dans une salle pas très remplie et que les gens du coin me regarderaient comme un freak. Bref, rien de très original qui puisse motiver un trajet de sept heures par le train avec quatre correspondances, mais c’était l’automne et je voulais voir ça. Tout le monde disait qu’à cause de la sécheresse et du beau temps, nous allions avoir des couleurs d’automne merveilleuses. Je sais que vous êtes en train de crier : « des couleurs d’automne mer-veil-leuses ! ». Comment il écrit maintenant ! Peut-être, mais je n’entends personne parler de la magie des ponts sinon quand ils sont colossaux et récents comme celui de Millau ou celui refait à Mostar en Croatie. Or, là, à chaque fois que j’en traverse un, je suis content. Ce sentiment doit faire partie de ces satisfactions qu’il est inutile d’exprimer parce qu’elles révèlent trop de choses sur votre âge, parce que la technologie moderne ne s’applique plus à relier deux rives d’un fleuve, mais deux rives d’un continent.

Les couleurs d’automne, c’est pareil. Quand j’étais jeune, je me doutais bien qu’il fallait avoir accumulé un certain nombre d’années au compteur pour penser que l’automne puisse être la plus belle des saisons. Il faut dépasser l’envie de la chaleur, sentiment typiquement juvénile. Il faut admettre qu’on n’est plus angoissé à l’idée de se diriger droit vers l’hiver et qu’on vient de perdre une année de plus. Précisément, à cet âge, on arrive à se convaincre que ce n’est pas une année perdue. En allant à Besançon, je suis heureux de ce que je vois. À partir de Dijon, c’est éclatant. Il y a, là aussi, des vallées aux proportions humaines, avec trois kilomètres de largeur du sommet de la colline à l’autre sommet ; et le soleil rasant à 16 heures qui attire le regard vers le moindre détail. Mieux, j’envie les gens qui vivent ici. Chez moi, c’est bien, mais en Bourgogne, on peut traverser dix kilomètres sans voir le moindre truc laid. Des dizaines de kilomètres défilent où tout est harmonieux. Comme dans un minuteur interne, on s’attend à découvrir une verrue au milieu du paysage qui ne vient jamais. J’ai remarqué que lorsque je rencontre des gays à travers la France pour une raison militante, quand je leur dis une phrase comme : « Il y a de très beaux arbres ici, à Nantes », ils me regardent comme si je cherchais la merde, ne s’attendant pas à recevoir le moindre compliment « naturel ». Il faudrait leur dire, plutôt, que le chrome de la porte de la backroom est réussi.

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