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"Cheikh", chapitre 7

mardi 17 août 2010 ,par Didier Lestrade

2007

J’éprouve toujours du plaisir à regarder les hommes dans la rue. Quand je voyage à travers la France, même lorsque je vais dans une petite ville pour participer à un débat, j’observe la façon dont les jeunes s’habillent et dont ils se comportent entre eux. Si je dois attendre dans une gare une correspondance, je transforme ce temps perdu en expérience mathématique. Disons qu’un passage dans la gare de Tours d’une durée de une heure va me permettre de compter le nombre d’hommes qui portent des dreadlocks ou des barbes, celui de Noirs ou de Beurs. Je pars aussi toujours avec le souvenir de ceux qui sont les plus originaux. Il y a vingt ans, j’étais obsédé, submergé par la frénésie des rencontres, comme tout le monde je suppose, et mon temps était activement consacré à la drague. Les villes se transformaient en champ de recherche, je découvrais leur architecture en même temps que je testais mon « gaydar » en me laissant guider au hasard vers les rues les plus propices. Il me semble dorénavant que cette façon de voir les cités est un peu dépassée. Je ne suis, d’ailleurs, pas le seul à remarquer que les hommes n’ont plus tendance à regarder dans les coins, au cas où une occasion se présenterait.

Pendant un temps, quand mon visage était trop marqué par les lipodystrophies, ces creux du visage qui en transforment les contours, je me suis convaincu que les autres ne me renvoyaient plus de regard de séduction parce que je ne les méritais pas. Mais, habitué à mon nouveau visage, plus rond, plus jeune en fait, je sais maintenant que le monde a changé. Depuis cinq ou six ans, au moment où mes traits devenaient plus squelettiques, les hommes ont pris l’habitude de se regarder avec plus de distance. Ils s’observent plus que jamais, mais évaluent surtout l’apparence des autres, les portables qu’ils achètent, comparent des niveaux de vie visuels et non sexuels. Ils ont vraiment assimilé que le sexe était surtout disponible sur le Net, ont ni plus ni moins compartimenté leurs vies et leurs comportements. À Toulon, l’année dernière, j’ai été surpris de constater qu’une grande partie des militaires en permission s’habillaient en streetwear. Logique, me suis-je dit. Pourtant, je voyais bien qu’ils avaient choisi un sous-genre, celui du basket, avec T-shirts immenses et chaussures impeccables et chères, à l’américaine. Il m’a semblé évident que si une corporation identitaire forte pouvait passer d’un look assez beauf à un autre pointu au sommet du hip hop, tout cela dans une période aussi courte, les gays ne pouvaient plus représenter une alternative au glissement marchand de notre époque.

Dans la gare de Tours, des dizaines de posters pour l’expo de Genêt. Et partout, autour des affiches, les hommes qu’il aimait, Noirs et Arabes, et leurs variantes nomades d’aujourd’hui, les travellers avec leurs chiens, sont nombreux. Je suis étonné d’être le seul à remarquer qu’on voit si peu de Noirs et d’Arabes voyager de ville en ville. Avant, ces périples faisaient partie de l’éveil initiatique d’un jeune : il fallait prendre son sac et partir sans savoir où on allait finir, effectuer une boucle permettant d’apprendre des autres qui ont est. Les Blancs l’ont fait, comme le rappelle le passage vers la Suède du personnage central de « Nos meilleures années" de Marco Tullio Giordana. Mais les Noirs et les Arabes, qui n’ont pas cette tendance au nomadisme, restent bloqués dans leur quartier. Dès qu’ils sont dans la nature, ils paraissent encore plus dangereux pour la société et ne peuvent bouger : un Arabe qui fait du stop n’a pas de succès. De toute façon, plus personne ne fait du stop. Les jeunes voyageant paradoxalement moins qu’il y a quinze ans, leur vision du monde est forcément déformée. Le retard des Français dans la pratique de l’Anglais est terrifiant et m’horrifie. Demandez autour de vous qui parle anglais et vous verrez que la situation n’a pas beaucoup évolué en plusieurs décennies. Thomas Doustaly, le directeur de Têtu, a aussi été effaré quand il a réalisé, en plein voyage en Israël, qu’une de ses meilleures journalistes n’était pas capable de conduire correctement une interview en langue étrangère. Quand vous recoupez ces informations, vous comprenez mieux aussi le non au référendum pour la constitution européenne : beaucoup de ceux qui ont voté ainsi sont précisément ceux qui ne savent pas parler Anglais. La peur de l’étranger est ancrée dans cette incapacité à communiquer. On se fait forcément une montagne du moindre doute politique, alors que si on savait parler, il suffirait de poser les questions.

Depuis toujours, dans ce pays, il est dit qu’un écrivain respecté ne doit pas mettre d’anglicisme dans son Français. Je crois que ce n’est pas une exigence littéraire, mais plutôt un oukase, un a priori qui découle de l’incapacité des gens à parler anglais. L’ambassadeur de France à l’ONU ne sait pas parler cette langue avec toutes les subtilités du langage diplomatique. La majorité des hommes politiques ne savent pas s’exprimer correctement dans cette langue et leur accent est totalement ridicule. Chez les littéraires, je crains que le niveau ne soit pas meilleur. Les jeunes ne savent pas parler anglais, comme tous les jeunes des pays voisins, et sont loin de saisir les particularismes des accents, des expressions populaires qui sont à la base de la culture adolescente. La jeunesse a envie de vivre ce qui se passe à l’étranger, mais, intimidée, s’en tient à un charabia de base. Ce n’est pas vraiment du déclinisme. Refuser de saupoudrer de l’Anglais dans son Français, c’est obéir à des critères littéraires imposés par un monde de l’édition notoirement en retard sur de nombreux sujets. Dans mon métier, je n’ai jamais cessé de faire référence à des livres étrangers qui ne sont toujours pas traduits dans notre langue. Et je parle de politique, de culture et de sexualité, des domaines en rien superficiels. Est-ce normal ? Le monde des livres réagit toujours en fonction de l’âge des décideurs. À quarante-sept ans, c’est toujours comme si je m’adressais à eux en ayant vingt-cinq ans tant je suis surpris de voir combien ils sont ignorants de la culture des jeunes. Parler des Rolling Stones, même Le Point sait le faire. Mais 50 Cent, il est impossible de lire deux phrases décentes sur lui. Alors le Crunk… À un moment, il faudra bien que ce pays se mette à prendre des cours de rattrapage en Anglais. Et fissa, parce que ce n’est pas seulement le marché qui sera ralenti par une telle ignorance. Ces retards tiennent à une seule cause : l’insécurité face à la nécessité de changer. Tout le monde devrait être content de s’exprimer dans une langue étrangère enseignée dès la sixième. Si on n’y arrive pas, il faudrait se tourner vers les profs pour leur demander s’ils ont le sentiment de faire du bon travail. En tout cas, moi, je ne me satisferais pas de voir des jeunes sortir de terminale sans pouvoir comprendre ce que dit Andy Warhol – qui parlait dans un américain déjà rudimentaire. Le pire, c’est que lorsqu’ils ont leur Bac, ARTE leur propose des classiques de cinéma étranger en version française. Comme les Français et les élites sont mal à l’aise sur ce thème, tout le monde critique la langue anglaise. Ou tout ce qui se cache derrière, ce qui représente une quantité fantasmagorique de données. On en arrive à des extrémités farfelues, comme celle de voir les crédits des voix françaises à la fin d’un générique de film regardé pourtant en VO. On s’en fout de savoir qui ils sont puisqu’on ne les a pas entendus, exprès. Cela continue par des contresens flagrants au journal de 20 heures. Quand « Unlikely » (improbable) est traduit par « pas de chance » (unlucky), c’est pas trop grave si on parle d’un film de Steven Segal, mais bien plus gênant si cela fait partie d’un commentaire sur une guerre. « Far out ! » (dingue !) est traduit par « C’est loin ? ». « Right on ! » (super !) devient « Juste là ! ». Et je ne parle pas de la petite perle imposée par l’Académie française qui veut faire traduire boycott par boycottage. La France a tellement de mal à suivre l’évolution technique moderne qu’elle s’acharne à imposer des mots vieillots à des objets ou concepts novateurs.

Dans le cas présent, ces aménagements linguistiques proviennent de cette France archaïque qui, pour la première fois, rassemble de nombreux jeunes. La féminisation de la société, dont parle Eric Zemour, voit la peur et les agressions partout parce que les gens doutent de leur capacité à se défendre. Je sais que cette affirmation m’attirera des critiques, exactement comme l’allusion à l’influence néfaste du vin blanc chez les lesbiennes dans mon livre précédent, mais lorsqu’on a l’audace de pousser le verdict à son terme, sans s’arrêter en chemin par peur de contrarier, on refuse de se freiner à cause de la frousse que l’on dénonce. Je n’ai pas dirigé ma vie selon le principe de la peur et si je comprends qu’on puisse le faire, parce que ça fait partie de la fragilité des gens, je suis contrarié de voir cette anxiété concerner de plus en plus les jeunes, par essence ceux qui devraient avoir l’énergie de pousser la société vers l’avant. Je sais, pour avoir choisi une carrière journalistique précisément fondée sur les mouvements culturels liés à la jeunesse, que rien n’est fait pour les jeunes dans notre pays. Mais voir ces derniers se comporter d’une manière si frileuse face à la crise, c’est à mon sens assister à leur démission. La majorité des observateurs issus des années 70 déclarent que le monde que nous avons offert aux générations suivantes n’est pas drôle, soit, mais il n’y en a pas un seul pour rappeler que la situation de la jeunesse était autrement plus difficile à notre époque. Ils mentent donc quand ils omettent de replacer les événements dans leur contexte en faisant croire que c’était mieux avant. La nostalgie imposée par nos médias, ne parle qu’aux vieux et déforme l’histoire. Quand un acteur de second ordre comme Darry Cowl vient à disparaître, cinq précieuses minutes du journal télévisé sont gaspillées. Un temps qui pourrait être utilisé pour expliquer vraiment la manière dont les pays voisins affrontent les problèmes que la France ne parvient pas à résoudre. On pourrait cesser de parler de figures de la culture qui ne s’adressent qu’à une tranche d’âge dépassant allègrement les soixante ans. On pourrait expliquer aux vieux, par exemple, ce que pensent vraiment les jeunes sans passer par le prisme de la caricature. Mais, à l’opposé, les jeunes devraient s’insurger contre les idées reçues associées à leur génération et véhiculée par les dizaines de reportages ridicules sur la bimboïsation de leur image ou leur capacité à pirater tout ce qui est téléchargeable. Ils devraient agir comme nous nous sommes révoltés, en tant que jeunes, puis en tant que gays, contre les clichés qui étaient développés sur nous. Bref, nous n’avons pas accepté que la société nous infantilise de la sorte. Quand je vois mon ami Damien, à vingt-cinq ans, se mettre dans tous ses états parce que sa mère débarque à Paris pendant quatre jours, squattant chez lui, je suis étonné : pourquoi accepter s’il n’en a pas envie ? Moi je ne l’aurais jamais accepté à son âge. Ce n’est pas de l’aide, c’est de l’abus. Damien se pose, lui aussi des questions sur le manque d’audace des jeunes qu’il connaît, proclamant : « Je suis entouré de porcs ». Il se sent mal à l’aise parce que l’idée de ressembler à un mec déçu ne l’amuse pas. Mais pourquoi ce sujet est-il si peu discuté dans la communauté ?

Lors des manifs sur le CPE, une des perles des JT a été fut laisser parler une fille de vingt-deux ans qui expliquait qu’avec un contrat d’embauche de ce type, elle ne pouvait pas tomber enceinte. C’est vrai, avoir un enfant est un droit élémentaire, mais comment se fait-il qu’il n’y ait eu personne pour lui dire que lorsqu’on vient de décrocher un emploi dans une société gangrenée par le chômage des jeunes, le but premier est de s’investir dans son travail, quel qu’il soit, alors que demander un congé maternité au bout de quelques mois n’est pas le meilleur moyen d’y parvenir ? Ma carrière a été une succession de jobs éminemment fragiles. Travailler au Gai Pied, c’était savoir que ce luxe avait un prix et qu’une mauvaise gestion pouvait mettre fin au rêve. Travailler à Libération, c’était être convaincu qu’un journaliste plus brillant – ou moins brillant d’ailleurs – pouvait prendre ma place parce que ce monde est ainsi fait. Créer Têtu, c’était présumer que l’engagement financier ne viendrait pas de vous car il dépassait de loin vos capacités et que la vie ou la mort du titre n’était pas entre nos mains. Vous prenez des risques ? Et vous voulez la sécurité de l’emploi ? Les deux ne sont pas compatibles, réveillez-vous.

Je constate des changements dans mon attitude. Comme l’apparition d’un respect et d’une curiosité envers les bisexuels qui n’existait pas auparavant chez moi. Quand un ami basque comme Txetx me convie aux fêtes de Bayonne ou au festival Euskal Herria Zuzenean, je sais très bien que je ne suis pas prêt d’y aller parce que je trouve ces jeunes trop stupéfiants et craquants. Mais je suis obligé de me dire qu’on ne m’avait jamais invité à ces fêtes autrefois et que si ça arrive aujourd’hui, c’est un signe positif. Cela veut dire qu’il y a des gens qui pensent que je devrais y aller et qui ont un peu d’attention pour moi sans être gay, qui seront capables de vérifier que je ne vais pas sauter dans un ravin parce qu’un gosse de dix-sept ans, barbu avec des dreads, me racontera sa vie. Ces endroits me font rêver, exactement comme d’autres gays rêvent de se trouver sur une plage bondée de mecs bodybuildés à Lisbonne.

On ne sait plus à quoi pensent les gays aujourd’hui, ce qui traverse leurs esprits quand ils sortent du supermarché. Même moi qui ai nagé dans cette vie toute ma vie, aller à Ikea et tomber sur un couple de gays me surprend car je les trouve too much. Là, vous savez ce qu’ils pensent parce qu’ils parlent très fort. Et ce n’est pas très intéressant. C’est même embarrassant. Ces quinze dernières années, j’ai été heureux de découvrir des jeunes et je les ai encouragés, à mon niveau, à devenir meilleurs que moi. Je n’ai pas de conflit avec l’autorité. Je l’impose et ne suis pas dérangé quand on me l’impose lorsqu’elle vient de personnes plus intelligentes que moi. Thévenin, Prigent, Doustaly, Sylvain, Damien, sont des hommes plus brillants que moi dans de nombreux domaines. J’ai vu en eux, dès le départ, un potentiel si énorme que je ne comprenais pas pourquoi je faisais partie de la minorité apte à le reconnaître. Cela me faisait plaisir de les encourager parce qu’ils m’ont beaucoup appris, parce que cette compétition était agréable et stimulante. Il n’y a pas eu de rapport vicié parce qu’il n’y avait pas d’abus psychologique de part et d’autre. À part Damien et Thévenin, j’ai couché avec les autres dans la mesure où j’ai longtemps pensé qu’il fallait dormir avec quelqu’un pour le connaître vraiment, pour parvenir à un vrai niveau d’intimité. Ce qui fait des bons souvenirs, en général, de coucher avec un ami, avec quelqu’un qui peut être séduit totalement, même si on sait que cela ne débouchera pas sur une histoire d’amour. Dans ces relations, les deux partenaires ont la tête sur les épaules et, même s’il y a de la passion, comme on est entre hommes intelligents on ne va pas se laisser submerger par des sentiments qui pourraient devenir ridicules, surtout quand l’idée du départ, c’est d’apprécier le moment présent.

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