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"Cheikh", chapitre 8

mercredi 18 août 2010 ,par Didier Lestrade

2007

L’article qui a mis le feu aux poudres. J’ai compris, mais trop tard, que l’on peut rigoler de tout dans cette communauté, sauf des transgenres. Leçon comprise. Je ne dirai jamais plus rien sur le sujet, comme 99% des gays. Depuis je suis officiellement transphobe, lesbophobe, etc, donc ça suffit comme ça, hein.

14 décembre. En quelques jours, un virage climatique a eu raison des derniers feuilles du jardin, presque toutes tombées. Ce n’est pas qu’il fasse très froid, au contraire, mais la limite de leur résistance a été atteinte. Chaque matin, le matelas de feuilles à la base des hêtres se fait plus épais. Comme beaucoup de jardiniers, je réfléchis déjà à l’étape suivante. Il faut traiter, nettoyer, laisser le vent froid pénétrer l’intérieur des ramures. Le gel est un antiseptique. Souvent, à cette époque de l’année, je suis fatigué. Je me lève de plus en plus tard, prenant en compte que les jours sont plus courts. Cet essoufflement, je ne le sens pas le reste de l’année. Je ne me force pas à être actif, ça vient naturellement. En été, avant même le réveil, j’éprouve cette excitation abstraite à l’idée d’une occupation. Je suis presque prêt à travailler avant même d’ouvrir un œil. Mais en hiver, le plaisir de dormir est trop fort. Et je refuse de culpabiliser. L’après-midi, mon lit me fait aussi parfois envie, je me dis que ça doit être la séropositivité. Pendant des années, à Paris, je m’allongeais, épuisé, tentant de trouver la force de tenir le reste du jour. Une énergie que je trouvais péniblement en observant quelques pots à l’extérieur de ma chambre. Je regardais alors fixement ces pittosporum tobira ou ces érables japonais, j’imaginais l’évolution de leur pousse dans l’année ou je surveillais plus simplement leur capacité à endurer le froid et la grisaille. Je me demandais quand je pourrais enfin accéder à une autre étape de ma vie, quand la vue de ces pots ne serait plus un pis aller. Et aujourd’hui, je peux passer une ou deux heures à regarder la vallée en hiver à travers les fenêtres de ma chambre. De mon lit, je vois la nature au loin – et tout près aussi. Il suffit d’un rayon de soleil pour que de minuscules moucherons s’échappent des branches horizontales du sapin, juste devant moi. Et les mésanges qui leur courent après. Rien de grandiose, mais juste assez pour accompagner la sieste. La chambre s’assombrit doucement dès 15 heures. Le Macintosh sommeille. Les vaches beuglent très fort, comme si on les embêtait. Beaucoup de jardiniers le disent, c’est pendant l’hiver que les arbres sont les plus beaux. Les pins prennent du relief dans le paysage quand ils sont entourés de feuillus dégarnis. Et la moindre brindille des chênes et des hêtres, que l’on ne verrait jamais avec les feuilles, pince le ciel en faisant tout ressembler à un vitrail. Une autre percée du soleil et mes yeux s’ouvrent un peu à nouveau. Je peux toucher chaque pommier sur l’autre versant de la vallée, encore étonné de ma chance. Personne pour interférer entre moi et ce pont imaginaire qui traverse le vide et me permet de deviner les détails de chaque arbre. La cloche du village. Un tracteur qui passe. Un corbeau. Là, j’en ai vraiment rien à foutre du dernier album de Madonna.

Je n’ai pas assez d’heures dans la journée pour réaliser ce que je dois faire. Voilà plus de trois ans maintenant que je n’ai pas passé une heure à m’ennuyer : je sais que c’est une affirmation prétentieuse, mais avant j’ai connu l’ennui et depuis je l’ai oublié. Je me réveille en lisant les mails et j’y réponds, j’écris, ensuite je vais dans le jardin. Je retourne la terre, je taille, je brûle, je construis, j’ai à peine le temps de rêver en regardant le travail terminé. Je me suis intéressé ces deux dernières années à des détails que la plupart des personnes ne remarquent pas. À tel point qu’hier, j’ai dit à ma mère que, finalement, s’il y avait un homme dans ma vie, je ne crois pas que j’aurais le temps de veiller à tout ça. Tout en me demandant s’il existe beaucoup d’hommes intéressés à l’idée d’entamer une terrasse de quinze mètres avec des traverses de chemin de fer callées par des pierres sèches couchées sur un lit de sable. Je ne crois pas que l’homosexualité actuelle trouve tendance de niveler un tas de gravats de trois mètres de haut en triant les grosses pierres avant de les amener à l’autre bout du jardin à l’aide d’une brouette qui a tellement souffert qu’elle pourrait appartenir à un démineur du Kosovo. Mieux, quand mes amis me disent : « Tu as bien travaillé », je me demande s’ils ont peur de dévoiler le fond de leur pensée : « En fait, tu as envie de faire ça tout seul ». Car c’est vrai que je ne laisserai personne perturber ce qui occupe mon esprit. Je veux modeler ce qui m’entoure à mon goût, avec les erreurs comme les bonnes idées, avec les moyens du bord et un budget limité. Bref, le faire selon mes désirs. Je suis peut-être aussi comme ces étranges oiseaux, évoqués dans les documentaires animaliers, qui, pour attirer leur compagne, créent des nids incroyables, à même le sol, en forme de corbeille tressée, et y déposent des cailloux brillants. Ce ne sont pas des oiseaux virtuoses du vol aux nids complexes accrochés dans les arbres comme les tisserands, mais des espèces qui marchent sur le sol et ont la terre pour base. Je sais ce qui m’attend : quand j’aurai fini ma maison, quand elle sera enfin à mon goût (elle l’est déjà, mais je me comprends), il n’y aura pourtant peut-être personne pour la partager avec moi. Puis je mis que je règlerai ce problème en temps et en heure, avec cette vigueur qui me permet de rester en vie et de me consacrer à une besogne que je ne pensais absolument plus faire. Malgré la séropositivité, je construis mon bonheur en touchant du bois tous les jours pour que l’avenir dure. Dans le pire des cas, j’aurai toujours énormément de passe-temps car la nature est difficilement domptable, il y a les canicules, le gel, la tempête et tout ce qui interfère avec les projets. Je ne serais jamais comme ces gens qui maltraitent leur entourage dans l’espoir de le rendre parfait. Mon amie Chantal m’a raconté qu’elle a visité un jardin assez célèbre tenu par deux homosexuels où tout était réglé au millimètre. C’était joli, mais Chantal a dit : « Je t’assure, chez eux, les fleurs ne rigolent pas ». J’apprécie l’imperfection. Et les hommes qui m’attirent, en général, aussi.

16 décembre. Bloqué quatre jours chez ma sœur absente à garder le chien, avec ma voiture en panne au garage. Une semaine foutue, qui me rappelle durement qu’il faut très peu de choses pour que mon équilibre soit rompu. Ma maison n’est qu’à quinze kilomètres, mais je suis perdu quand je ne suis pas chez moi. Sans le savoir, j’applique des règles de bien être établies après des années d’expérience. Si je traverse un conflit dans mon travail, surtout dans le domaine politique, il me suffit de sortir de la maison pour travailler ou marcher. Je peux quitter mon ordinateur ou mon téléphone après un échange mortel, pendant lequel des mots durs ont été échangés, mais une demi-heure après, dans mon jardin, presque tout est oublié. Mieux : c’est souvent dans une tâche très répétitive, comme le fait de ramasser les feuilles mortes ou de rentrer le bois, que surgit la solution à un problème. Un mot, une phrase, une idée peuvent m’aider et apparaître alors que, précisément, je voulais songer à autre chose. Dans le passé, j’ai énormément souffert de ce stress. Si je me forçais à apprendre, je comprends aujourd’hui que l’action est facile. C’est le seul avantage de l’âge : on travaille mieux, plus vite. Le soir, quand je m’endors, je parviens à contrôler mes idées, je refuse de me laisser aller à une réflexion qui pourrait m’entraîner dans un mauvais sommeil. Le matin, je m’arrange pour ne jamais mettre le réveil ou recevoir un coup de fil : je refuse de me lever trop tôt. Je sais que c’est choquant pour certains d’écrire ça, prétentieux même. Mais il s’agit de choix que j’assume : je ne suis pas riche et n’ai aucun patrimoine, précisément parce que je ne me lève pas tôt. J’ai en outre choisi le métier de journaliste parce que c’est un des rares qui permet de ne pas mettre le réveil à sept heures.

Mes idées viennent souvent avant de m’endormir. C’est avec le sommeil, ou une certaine somnolence, que je prends du recul. Et que j’évacue mes complexes. Si je projette de m’occuper avec du ciment, c’est plus tard, un soir, que me viendra la vision de ce que je veux faire. J’adore ces instants de petite hypnose. À Paris, j’étais parfois assailli de mauvaises pensées avant de m’endormir ; mes ennemis étant proches, je suppose qu’inconsciemment il fallait garder l’œil ouvert. Ici, je peux méditer en regardant le jardin ou une des images épinglées sur le mur au-dessus de mon ordinateur. Et mon inconscient, qui réfléchissait si lentement à une idée, se libère enfin.

Je n’ai cependant pas réussi à me débarrasser de toutes mes mauvaises habitudes urbaines. Loin de là. Je dors toujours avec des boules Quiès. Il n’y a pas de bruit dehors, mais cela fait dix-neuf ans que j’ai ces petits bouts de cire dans les oreilles. Je ne suis pas prêt à m’en séparer, aimant trop cette sensation de rentrer à l’intérieur de moi quand je les mets, cet apaisement profond, cette trace de dégringolade holistique qui fait l’effet d’un soupir interne. Je sais que ce n’est pas un geste très valorisant, que cet entonnoir mental ressemble à l’effet de certaines drogues, mais je ne peux pas m’en passer. Il faut simplement faire attention à ce qu’elles ne se multiplient pas sur la table de chevet, c’est pas vraiment glamour.

Hervé Gauchet passe deux jours chez moi. Avec toujours des histoires à raconter. Pour la dernière en date, il va au Dupleix, un peu avant la fermeture. Il voit quatre mecs plutôt bien qui discutent portugais. Comme il en connaît deux de vue, qui sont français, il se présente gentiment et demande pourquoi ils parlent cette langue dont il raffole. Une minute après, il sort un joint et le propose. Tous disent non merci sauf celui qui vit à Lisbonne qui affirme : « Moi je ne fume jamais » pour rajouter, cinq secondes plus tard : « En fait, j’en veux bien, allons sur le trottoir ». Plus tard, Hervé propose de faire un tour à l’Insolite, un autre club, un copain pouvant les déposer. Le mec dit : « Je suis bourré, mais, justement, j’aimerais bien y aller ». Hop. Ils arrivent à l’Insolite, où c’est toujours pareil depuis vingt ans : Dalida et tout. Très vite, Hervé trouve le mec de Lisbonne très gentil. Ils prennent un verre, Hervé se demande un peu pourquoi ce type, jeune, barbu, joli, s’intéresse à lui. Trois minutes plus tard, le mec se retourne, embrasse Hervé et lui dit : « On va chez toi ? ». Hervé accepte, tu penses. Dans l’ascenseur, l’autre soupire : « Tu sais, je suis un peu bourré, je ne sais pas si je serai efficace au pieu ce soir ». Hervé est cool, il a déjà entendu ça. Ça fait maintenant des années qu’il n’a pas couché avec un mec, sida et tout, mais quand l’autre lui demande un thé, il lui offre volontiers. Le mec se déshabille, se fout à poil dans le lit et demande à Hervé s’il a un somnifère. Bien sûr qu’il en a un, mais… Bref, Hervé se déshabille et se retrouve avec un mec très joli (ça se voit encore mieux maintenant)… mais inanimé à côté de lui. Hervé ne s’endort pas, lui. Le matin, le mec se casse, il doit travailler. Deux jours après, ils se téléphonent, le mec lui dit qu’il doit partir à Montpellier pour son anniversaire avec les copains entrevus au Dupleix. Le lendemain, Hervé lui envoie un SMS tout simple pour lui dire « Have fun à Montpellier et bon anniversaire ». Et l’autre lui renvoie tout de suite un SMS pour dire : « Hervé, pas la peine d’insister ».

Décryptage de l’histoire. Un mec séropo qui en drague un autre, plus âgé et plus marqué. Hervé lui envoie juste un texto plutôt sympa, l’autre rétorque qu’il faut arrêter. Mais Hervé n’insistait pas, il était juste poli, c’est tout.

En général, ces histoires arrivent autour de Noël. La veille, c’était en effet Sylvain qui me disait que l’affaire qu’il avait avec un black steward TBM était déjà terminée. Après deux semaines de drague polie et correcte, de bisous dans la rue après le restau, d’heures de chat, de négociations avant engagement physique, ils passent enfin une nuit ensemble. Sylvain est en train de tomber amoureux, le black est mignon, intelligent, et riche. La première nuit, ils ne baisent pas. Sylvain est patient. La deuxième nuit, Sylvain le suce mais l’autre, très vite, lui dit : « Arrête, s’il te plait, autrement je ne me contrôle plus ». Sylvain est touché mais surtout frustré. Deux jours plus tard, le mec lui explique qu’il a des « problèmes pour gérer son image ». Le mec met des crèmes pour le visage, mais ça ne devrait pas être une gêne pour sucer, non ? Eh bien si. J’en ai une autre du même genre. Qui met en scène Hervé, lequel, décidément, n’a pas de chance. Un soir, il passe dans un club un peu déglingué, le Progress. Un grand Beur le drague. C’est pas le genre physique d’Hervé, mais ça fait des années (bis) qu’il n’a rien fait et lui, qui a tellement assimilé sa séropositivité, se demande ce que le mec lui veut. Il lui dit : « On y va ? ». Arrivés à la maison, Hervé lui propose un joint. Le mec le prend mal en déclarant, impatient : « On attend quoi ? C’est cent cinquante euros ». Mon ami comprend trop tard : « Ah, c’est ça ! Tu aurais dû me le dire que tu faisais ça pour le fric, parce que je n’ai pas cet argent sur moi ». Je résume : menaces, violence légère, Hervé a fini par payer, dans la rue, devant le distributeur de billets. En entendant ce récit, nous étions, tous les deux, en train de discuter devant la cheminée. Et j’ai fini par lui dire que le coup de l’arnaque s’avère après tout commun, mais que ce qui me semble triste c’est qu’un mec jeune ait si facilement choisi comme cible un mec séropo. Mais nous sommes toujours naïfs. En général, nous voyons ces coups tordus venir de loin, mais les gosses d’aujourd’hui sont en fait plus forts.

Ray a une histoire aussi. Il y a deux ans, il est parti à Leicester. Deux jours auparavant, comme tout gay qui prend son temps, il regarde sur le site Gaydar les mecs du coin qui sont sur le chat. Ray n’en est plus à se faire un mec par ville, il a passé cet âge, mais reste curieux. Un profil l’attire : BUGGER OFF. En général, on ne va pas draguer quelqu’un qui dirait : « Cassez-vous ! ». C’est paradoxal. Ray demande à cet interlocuteur pourquoi il est sur le chat s’il veut rencontrer personne et l’autre lui répond qu’il préfère prévenir les pédés qu’ils n’auront aucune chance de coucher avec son mec, donc qu’il vaut mieux se barrer. Ray, très british, rétorque alors : « Remarque, il n’y a aucune chance, en effet, qu’on puisse faire glisser une barre Mars entre vous deux », faisant allusion au fait qu’il s’agissait de deux énormes Bears de cent kilos.

Qu’est-ce qui peut motiver un homosexuel à s’adresser à l’ensemble des homos en proférant un tonitruant « Cassez-vous ! ». Le moyen le plus simple d’être tranquille, c’est de ne pas chatter du tout. Personne ne vous emmerdera, je peux vous le garantir. Ray pense en fait qu’il s’agit d’un besoin névrotique d’occuper l’espace, logique quand on est un Bear, une manière de claironner : je n’y suis pas pour vous, vous ne m’intéressez pas, seul mon mec m’intéresse. Mais, dans ce cas, pourquoi le dire à tout le monde ? Ça signifie-t-il que l’on ne peut pas exister comme gay sans un site comme Gaydar ? C’est totalement déréglé, dans la catégorie pathétique. Comme ce mec français, super joli dans le genre clone moderne, qui sort avec l’organisateur de la Folsom Street Fair à San Francisco, et a un blog dans lequel il photographie son frigidaire en Californie. Non seulement il le photographie, mais comme il est gay, il donne la liste de tout ce qui se trouve dans le réfrigérateur. C’est pas drôle, juste con. Le mec est séduisant, il a de l’humour et même un peu d’autodérision, ce qui devrait être suffisant pour le sauver, mais il y a toujours un moment où ces blogs vantant un statut social, et rien d’autre, basculent et inspirent le dégoût. Pensez au temps qu’il a fallu pour la photo (parce que n’est pas juste un snapshot, il faut que le frigidaire soit impeccablement rangé pour qu’on reconnaisse sur l’image une partie de la liste). Puis additionnez celui requis pour recopier l’intégralité de tous les compartiments des réfrigérateurs américains, faut-il le rappeler, trois fois plus gros que les nôtres. Pour quel but ? Au mieux faire rire, au pire signifier : « Je suis aux USA, et pendant que mon mari organise une farandole de dix mille pédés SM, moi j’ai fait les courses ». C’est de la compétition.

J’ai des amis qui se comportaient ainsi dans les années 80, mais il n’y avait pas les blogs et ils auraient plutôt monté une expo drôle de leur Frigidaire à Fire Island. Imaginez-vous seulement baiser avec un mec pareil qui se demanderait comment faire pour prendre un yaourt dans le frigo ? S’il choisit ce yaourt grec Nestlé, est-ce que ça ne va pas déstructurer le camaïeu de bleu sur l’étagère des produits laitiers ? C’est comme ces gens qui vérifient une fois par jour, sinon deux, le nombre des « I Like » de leur profil. Explication : quand vous avez un profil, il y a parfois une case que les mecs cochent s’ils vous trouvent bien. Ils cochent « I like » et à la fin de la journée, vous pouvez savoir quelle est votre côte à travers le monde. En somme : le boursicotage de la baise. Je me pose alors une question : à quoi tient ce besoin inquiétant de chercher une approbation globale quotidienne ? On est des mecs, on ne devrait pas avoir besoin d’être rassuré tous les jours sur nos capacités à plaire, bon dieu ! Arrêtons ces comportements idiots. Et là je m’adresse à tous comme à des amis déjà accros à cette dépendance. Vous êtes des hommes, jolis en plus, vous n’avez pas besoin de tomber dans une évaluation féminine de votre sex-appeal. Que se passera-t-il quand vous recevrez moins de « I like » ? Vous changerez complètement votre look et deviendrez transexuel ? Mama mia.

Il y a de multiples histoires analogues. Dans le petit milieu parisien, tout le monde a entendu parler de ces gays qui ont récemment décidé de devenir des femmes. Ce que je veux dire, c’est que dans le transgenre et tout ce qui va avec, il y a des personnes qui se persuadent facilement que rejoindre le sexe opposé résoudra leurs problèmes. La quête de l’identité est devenu un passe-temps. Si cela les occupe un certain nombre d’années, je redoute le fait qu’une fois l’objectif atteint, ils ne soient pas plus satisfaits qu’avant. C’est comme ces hommes qui s’acharnent à faire de la gym et qui, quand ils obtiennent le corps qu’ils voulaient, ne savent toujours pas quoi en faire. Le transgenre comme finalité non réelle se rapproche parfois du tatouage : on en a rêvé pendant des années mais une fois la fresque du dos réalisée, c’est comme s’il fallait recommencer la Chapelle Sixtine. Le pire qui me fut donné de voir, c’est cet atroce film de Titan, « Cirque Noir », où des mecs baraqués commencent une scène de sexe, bientôt rejoints par un autre mec baraqué qui, pour une raison étrange, garde son pantalon – ce qui est assez rare dans la pornographie. Plus tard, il finit par se déshabiller et on découvre, horreur, que ce mec viril a un vagin. Quand j’ai vu ça, l’effet a été tellement débandant que je n’ai pas pu me branler durant trois jours. Ce qui me dégoûtait en fait, c’était l’idée que ce moment si pervers puisse être présenté comme le clou du spectacle. Je suis assez gay et tolérant pour penser que chacun a un truc qui le stimule sexuellement, mais je crois aussi que c’est un détournement grave de la finalité de la pornographie courante, j’allais dire normale, que je vois surgir une idée si tordue. Parce qu’on n’en demande pas tant, ou alors on va sur le net pour trouver des films de mecs qui baisent avec des termites, si vous voyez ce que je veux dire.

Je me méfie de l’érotisme quand certains le font devenir si chirurgical. C’est comme certains films de Hot House où cet acteur d’une magnificence parfaite, Alex Kollack, présente un anus tellement ouvert que c’est l’ensemble du colon qui apparaît, sortant comme un chou-fleur rouge. On atteint certes un degré jamais vu dans la pénétration par fist, mais ce n’est plus le fait de pénétrer très profondément le corps de l’homme qui devient excitant, non, c’est de faire sortir ses tripes à l’air libre. Franchement, je ne suis pas à ce point amoureux de l’anatomie masculine pour être excité par ce qui se passe à l’intérieur. Si ces mecs avaient déjà été sérieusement charcutés, comme c’est le cas pour une opération des condylomes sous anesthésie générale, pour des hémorroïdes très envahissants ou pour un cancer du côlon, ils seraient moins enclins à révéler cette partie de leur corps somme toute assez fragile, et qu’il faut ménager un peu si on a envie d’assurer une fonction assez répétitive comme celle de chier. Un ancien collaborateur de Maxime Journiac, qui racontait une de ses rencontres avec ces « rectum à l’extérieur », s’est exclamé un jour, pour insister sur le fait que cela lui semblait normal : « Mais l’anus est un muscle ! ». OK, mais en quoi ce muscle devrait-il ne plus avoir aucune pudeur ?

Les jeunes sont capables de s’introduire des engins énormes qui étaient, avant, réservés aux gays plus expérimentés. Ils ont vingt ans et absorbent des doubles fists.Ce qui suscite une question : si, à vingt ans, ils sont capables d’avaler un gode de trente centimètres de diamètre, quel type d’objet utiliseront-ils quinze ans plus tard ? C’est comme s’ils étaient incapables de consommer un pot de Nutella ou de beurre de cacahouète avec mesure et raison, en le faisant durer au moins deux jours ou trois, préférant manger 150cl d’un coup, sans songer qu’une telle décharge de sucre et de graisse puisse avoir un effet non négligeable sur leur métabolisme. Cette boulimie, je la trouve abjecte parce qu’elle a forcément un impact sur l’estime de soi. Le paradoxe, c’est que les personnes qui regardent avec bienveillance ces comportements d’addiction névrotique se trouvent souvent en première ligne pour défendre une « santé gay » qui accepterait des « désordres amoureux » (euphémisme). Or ces derniers sont pour moi la marque de mecs détraqués qui passent beaucoup de temps chez le psy pour parler précisément de ça. Tous les homosexuels que je connais allant chez un psy sont obsédés par l’idée de laïcité. Soit. Mais ils vont à leur consultation comme si c’était la messe du dimanche matin. Ils sont tous à se rebeller contre les religions, mais payent très cher pour subvenir aux besoins d’une corporation hautement sectaire, qui a fait autant de mal à l’homosexualité que les autres religions. Quel paradoxe. Comme le théorise Ray, notre époque a tellement valorisé le statut de la victime - et Act Up y a largement contribué - qu’on n’a pas sa place dans la société si on en n’est pas une. Pire, on n’y est rien. Pour vendre un livre de nos jours, il faut raconter qu’on a été abusé pendant l’enfance. Vincent Estellon est un des rares psychanalystes à avoir écrit sur la sexualité gay sous l’angle de la dépendance. Il pense que l’enfermement dans une libido égoïste entraîne un repliement sur soi qui réduit les capacités de rêveries fantasmatiques. Les homosexuels se trouvent alors « affaissés », anxieux et irritables quand ils sont dans l’incapacité de manifester leur toxicomanie sexuelle. Entre le rêve d’une sexualité et sa réalisation rapide, il n’y a plus d’équilibre. Dans De l’angoisse à l’orgasme, il écrit que « le sujet qui a quatre partenaires par jour est souvent dans l’incapacité le lendemain de se souvenir des prénoms, voire même des visages de ses partenaires ». Et de se demander si ces oublis ne sont pas une sorte d’annulation rétroactive. Son analyse, qui date de 2002, est aujourd’hui dépassée désormais par la sexualité courante. Le sex addict dont parle Estellon personnifiait le noyau dur de la scène SM, laquelle a développé une sexualité désexualisante, au sens où le corps du partenaire est totalement séparé de la personne. Quelques années plus tard, cette sexualité est diluée dans une pratique plus commune où un homme se voit souvent uniquement évalué à partir d’un élément de son corps. Les gym queens auscultent et jaugent chez l’autre le muscle et les sex addicts se focalisent sur l’objet qui nourrit leur dépendance : la bite, l’anus, etc. Chez tous les boulimiques, le fait de prendre du plaisir (se remplir) conduit au mépris de soi et au dégoût ; c’est connu : il suffit d’avaler d’un coup une tablette de chocolat pour ressentir une gêne parce que notre conscience préfèrerait que la tablette dure au moins quelques jours. Dans une sexualité trop poussée, on arrive au même échec personnel.

Dans un texte plus récent, « Sexualités précaires et précarité sexuelle », Estellon aborde l’addiction du sexe dans le cadre de la prévention. Il ne présente pas seulement comment un de ses patients se maltraite par obsession sexuelle, mais décrit comment il attente à la santé de ses partenaires. Un jeune séropo de vingt-quatre ans, qui se décrit comme « un trou sur pattes », admet ainsi ne pas s’intéresser à la contamination des personnes qu’il rencontre la nuit. À un moment, il dit : « J’en ai peut-être plombé un cette nuit, il était tout jeune, tout frais ». Pour Estellon, « cette apparente passivité sexuelle masquait bien une tendance sadique, anti-sociale, meurtrière, revancharde ». Parce qu’il n’éprouve pas d’amour, son patient ressent ce que disait Donald W.Winmicot de l’absence de culpabilité : « Il ne désire pas les choses qu’il vole, mais il cherche quelque chose auquel il a droit ». Ce point est précisément le nœud du conflit entre le rappel à la responsabilité face au sida et les homosexuels qui ne se protègent pas. Ceux-ci considèrent que leur vécu difficile les autorise, et les libère, du jugement des autres et plus précisément de celui des associations de lutte contre le sida qui, dans leur immense majorité, ne s’aventurent pas dans le domaine de la sanction morale. Ce qui m’a frappé dans le texte d’Estellon, c’est le moment où il se sent écoeuré par ce qu’il entend. Pour la première fois, un médecin se pose des questions existentielles face à un témoignage trop violent, trop cynique. Il écrit : « À ma lassitude du début succède un sentiment d’exaspération. Durant cette séance où il raconte comment il a potentiellement contaminé un ou plusieurs partenaires pendant la nuit, je ne l’entends plus et je m’imagine en train de le pousser dans l’escalier en lui hurlant de ne plus mettre les pieds ici. Je pense alors même à arrêter ce travail… ». Nous sommes loin de la position faussement neutre des sociologues français homosexuels tels que Rommel Mendès-Leite ou Jean-Yves Le-Tallec, qui analysent le fonctionnement compulsif et souvent contaminant des gays sans jamais s’attarder vraiment sur son impact de santé publique ou communautaire. Une attitude qui rejoint – et je le déplore - la nouvelle tendance de l’écriture comportementale américaine sur notre sexualité gay, telle que l’illustre le livre récent de Michael Shernoff. "Without Condoms" tend en effet à démontrer, à travers des dizaines de témoignages, que la vie sans capote est tout à fait légitime. Une posture due à une vision en tunnel, une pensée barricadée par la peur de prendre une position courageuse en disant que le sevrage sexuel est, dans ces cas, nécessaire, et que la réduction du nombre des partenaires représente le premier pas à franchir pour symboliser l’obligation d’agir contre une telle surconsommation addictive.

Quand je participe à des débats, dorénavant je me trouve toujours face un mec assurant que les pratiques queer, qui remettent en question les rôles sexuels, sont intéressantes parce qu’elles sont une alternative à l’éjaculation masculine. Comme si le fait de jouir d’une manière traditionnelle était désormais à proscrire. Comme si ce n’était pas l’essence de l’homme. Comme s’il fallait s’éloigner le plus possible de ce type d’orgasme jugé désormais trop, comment dire, réactionnaire. J’ai alors envie de demander, devant tout le monde : « Mais c’est quoi ton problème ? Tu n’aimes pas ta bite ? Tu ne jouis plus quand tu te branles ? Tu n’aimes que le sperme des autres, c’est ça ? T’es devenu si vieux que ça a un goût de déjà vu ? Tu as l’impression qu’après avoir joui tu te dégoûtes ? Tu méprises tellement le mec avec qui tu as baisé que tu as envie de le mettre dans un sac mortuaire pour le renvoyer à la boîte postale du site sur lequel tu l’as rencontré ? Finalement, tu n’es pas capable de prolonger l’orgasme par dix minutes, espérons plutôt une demi-heure, de proximité sexuelle qui, parfois, est assez excitante pour te donner envie de recommencer ? Ou alors tu as déjà décidé, dans ton planning mental, de réserver ta dose de sperme à un autre mec que tu as sous le coude et qui va arriver chez toi dans trente minutes et vingt secondes ? Pire, quand tu auras eu ta baise de huit heures avec dix mecs et autant d’engins dans le cul, tu préféreras te branler seul, quand ils seront partis, heureux de retrouver ton appartement tapissé de pisse et de résidus de lavement ? » Mais, me retenant alors, je pourrais ajouter, faisant durer le plaisir de l’interrogatoire :« C’était quand ta dernière bipolarisation ? Tu trouves que l’éjaculation masculine est le petit détail qui t’éloigne de la lesbienne transgenre qui sommeille en toi ? Tu sens une gêne, depuis que tu as accès à l’homoparentalité, à baiser avec ton premier bébé dans la pièce voisine ? Toi aussi, tu as subi un abus sexuel à la préadolescence que tu préfères garder pour toi au lieu de le nettoyer, si possible, en faisant appel à un psy ou à des structures associatives spécialisées qui te permettront de te « reconstruire » ? Ah, c’est ça la source de ton « mal être » ? Mais, comme je suis poli, je soupire dans mon coin.

Ray est convaincu que ce qui se passe dans la communauté homosexuelle aujourd’hui est le résultat logique d’un développement politique qui est parvenu à un palier. Selon lui, les générations précédentes d’homosexuels se sont battues pour faire avancer les systèmes tandis que la génération actuelle se contente de l’engrangement des acquis. Ses membres, n’ayant pas envie de savoir comment on en est arrivé là, vivent dans l’instant présent. Certes, il serait aberrant d’ennuyer les jeunes en parlant comme des anciens combattants, d’abord parce que c’est dégradant et parce que les gays n’ont pas envie d’accentuer une vieillesse qui est une tare, ensuite parce que nous savons qu’il s’agit d’un discours sans valeur, les différences générationnelles étant telles qu’elles empêchent de créer un pont.

Mais être intelligent n’a rien à voir avec l’âge. Cet état d’esprit est flagrant sur le sida, par exemple, puisque la naissance de l’âge d’or du militantisme est désormais si éloignée qu’elle n’a plus aucun lien avec l’actualité. La fondation d’Act Up aux Etats-Unis date de 1987, l’année même de naissance des jeunes qui arrivent aujourd’hui en première année de Faculté. Essayez de leur raconter une épopée qui remonte à leur venue au monde et vous verrez combien c’est peine perdue.. C’est d’ailleurs pourquoi une grande part du militantisme d’aujourd’hui est en panne. La défense de principes désormais si datés qu’ils ne sont plus adaptés à la pensée moderne, brouille le message. Et ces valeurs-là ne disposent même de la chance de passer pour du revival, les jeunes n’en étant pas au stade de regarder ce qui est arrivé à la fin des années 80 comme un matériau susceptible d’être remodelé, remixé. Non, tout est totalement figé dans le marbre.

À travers le porno, on voit ainsi se banaliser des choses incroyables. Dans « Big Muscle » de Titan, il y a des mecs qui sont des sortes de molosses post Dred Scott. Titan a délibérément choisi des acteurs sublimes, immenses, dotés de belles bites et qui jouissent bien. Mais comme tout le monde a décidé que personne ne pouvait surpasser Dred Scott, on ressent une vague colère devant un tel retournement. Ce n’est pas que j’aime la personnalité de Dred Scott (il est bien trop violent pour moi), mais il m’est possible de discerner quelle vraie personnalité existe derrière cette violence. De toute manière, pour inventer un nouveau type de tatouage, comme il l’a fait sur son torse, il faut être très intelligent. Jake Deckard, aussi bien tourné soit-il dans le genre clone géant avec son corps totalement équilibré, son visage blond aux poils brillants de barbe, sa voix unique quand il jouit, ce cul si fabuleux, apparaît donc comme une hérésie quand il se met à la place de Dred. Il aurait fallu qu’ils fassent une scène ensemble mais, visiblement, Titan a perdu son acteur symbole.

Mon point : le porno, comme Internet, inculte une nouvelle accélération de la satisfaction. Nous perdons la perspective selon laquelle un homme comme Jake, s’il était apparu il y a cinq ou dix ans, aurait eu le statut d’ovni dont tout le monde aurait parlé. Mais comme il est noyé dans la masse de centaines d’acteurs aussi immenses que les autres, il n’apparaît plus objectivement immense. Donc disparaît son identité, sa spécificité . Le média porno le rapetisse alors que les hommes gay comme lui n’existent pas dans la vraie vie. Le porno et le chat nous font croire que des colosses de ce genre sont au coin de la rue et qu’il suffit de s’acheter un DVD ou de passer du temps sur le net pour en trouver un. Triste illusion. La grande majorité des gays doit vivre avec des gays beaucoup plus anodins.

Pour blaguer – et encore, je disais l’autre jour à mon ami Victor que pour comprendre les tatouages des homosexuels, il faut désormais avoir un bouquin sur l’histoire de l’art à portée de main quand on les encule. Avec des messages écrits en sanscrit, en chinois ou le moindre dialecte de l’Amazonie, des dessins qui ne sont plus vraiment des zones coloriées recouvrant le bras mais de véritables fresques qui prennent tout le dos et descendent vers l’anus pour faire comprendre où ça se passe, la peau a perdu son sens premier. Et vous êtes là, en train de baiser, avec un livre de Kipling à déchiffrer sur le dos d’un mec. « Ah d’accord, il a mis ça donc ça veut dire ça sur lui, mais il y a ce motif-là que je ne comprends pas, il faudra que je lui demande tout à l’heure quand j’aurai joui. Et cet autre motif tribal, trente mecs que je me suis fait l’ont, je vais donc pouvoir écrire un exposé sociologisant sur sa signification ». Savent-ils le sens des motifs qu’ils arborent fièrement ? Et toutes ces heures de tatouages, elles n’ont ont pas réellement servi au mec qui a supportées, mais elles ont créé un message pour le type qui les baise. C’est comme un cadeau pictural, un message codé, un hiéroglyphe que l’enculeur doit déchiffrer durant l’acte sexuel, avec tout ce que cela peut avoir d’excitant, de distrayant ou de débandant à la fois. Ces dessins sont le reflet de ce que les gays tirent de la mode, de ce qu’ils jugent sexy sur le moment. L’ennui est qu’ils se le mettent sur le dos. Pour toujours. À moins d’un revival tribal, apparaîtra une longue période pendant laquelle ces tatouages seront le summum du ringard. Et ces homosexuels se retrouveront à côté de la plaque. En somme, la signification réelle de ce phénomène, de cette mode, c’est l’impossibilité qu’ont les gays de se projeter dans l’avenir, leur but, c’est uniquement d’associer le tatouage, par essence indélébile, à une satisfaction sexuelle instantanée. Ce qui traduit un vrai déni de la vieillesse.

Comme la majorité des hommes séduisants de trente-cinq ans avec qui j’aborde une telle discussion, Victor me regarde l’oeil vide. Genre : « Didier, arrête, au moins nous, on baise, pendant que toi tu réfléchis ». Je sais. Comme les homosexuels vivent dans des castes, pour beaucoup je ne peux pas comprendre parce que je ne fais pas partie de celle-ci. À savoir celle qui sort, prend des drogues, n’est pas forcément safe, qui vit le moment présent à cent à l’heure. Si tu n’as pas accès a ce plaisir, à notre époque, tu n’es qu’un freak ne comprenant pas les freaks qui, eux, ont le pouvoir. Si tu vas sur une plage gay où il n’y a que des beaux mecs, comme celle de Miami, tout le monde te lance un regard qui dit : « Barre-toi, tu casses l’image, on veut rester entre nous ». N’ayons pas peur des mots : il y a du racisme dans cette communauté. Ce que je vois dans trois domaines que je connais bien : la musique, la presse et le porno. On a mis des décennies à montrer les Noirs d’une manière excitante et respectueuse. Pendant des années, ils ont attendu de recevoir l’attention qu’ils méritent, développant parallèlement une méfiance insistante pour ce milieu qui leur fermait ses portes, ayant encore en mémoire un passé pas si lointain où ils étaient exclus. Dans la musique ou le porno, ils ont montré une excellence qui aurait pu déboucher sur une domination. Mais quand Têtu fait une couverture avec un Noir ou un Beur, les chiffres de ventes baissent. Même si tout le monde nous félicite, même si ce Noir ou ce Beur est photogénique et beau.

J’ai commencé à ne plus tolérer cet ostracisme quand je vivais encore à Paris. Je rentrais d’Act Up un jeudi soir après une réunion médicale plus courte que les autres et j’étais affamé. Sur le chemin, je me suis arrêté au Mac Do de Palais Royal. Il y avait du monde, j’ai patienté. Juste devant moi, j’ai reconnu un homosexuel à sa manière pas très courageuse de tenir un exemplaire d’un magazine gay gratuit genre Illico, roulé dans la main pour qu’on ne puisse pas voir la couverture. Le jeune vendeur Noir qui servait devait avoir dix-huit ans et c’était manifestement son premier jour puisqu’il avait besoin de s’assurer qu’il ne commettait pas d’erreur. Quand l’homo a passé sa commande, celle-ci n’avait rien de classique. Il voulait un Giant sans cornichons, une glace sans amandes ni coulis de fruits et une salade plus disponible à cause de l’heure. Au moment de régler, il a en outre exigé de bénéficier du tarif menu qui ne s’appliquait en rien à ce qu’il avait demandé. Le vendeur était perdu et le client utilisait manifestement le fait qu’il soit nouveau pour en rajouter sur la note. Les dix personnes derrière moi commençaient à s’agiter, mais l’homosexuel n’en avait que faire, c’était lui le client.

Quand j’ai raconté cette anecdote à mes amis, avec le mépris nauséabond qu’elle suscitait en moi, certains ont dit que c’était souvent comme ça. Partout. Moi, je savais que ce type de comportement était plus rare en province. Vous allez au Mac Do, vous n’espérez pas un menu personnalisé. Il y a dix personnes derrière vous, vous préparez mentalement votre commande au lieu d’hésiter devant les menus comme s’il s’agissait de dix mille bites. Vous vous trouvez devant un jeune Noir inexpérimenté, vous ne l’enfoncez pas et vous commandez ce qui est disponible. Bref, vous tentez de vous mettre à sa place… et de rester à la votre. Mais, visiblement, pour un homosexuel normal âgé de trente ans, assez joli, pas précaire du tout, c’est racialement impossible. Bref, il a embarrassé sa communauté parce qu’il s’est comporté comme un porc ayant décidé de commander exactement ce qu’il veut, sans considération des autres et du mépris pour ce jeune Noir et les gens qui attendent derrière lui. C’est de l’abus verbal. Si vous voulez vraiment faire chier un serveur, vous allez chez Colette, c’est plus logique.

Mon ami Maxime a dans l’idée que les années qui viennent marqueront l’émergence des moqueries sur les gays. Exactement comme les féministes ont été dépassées par les contradictions d’une parole bourgeoise figée, les homosexuels deviendront les preuves vivantes d’un double discours de plus en plus critiqué par les intellectuels. Pire, ils seront raillés par ce qu’on appelle le peuple. Quand France Inter m’invite pour participer à un débat intitulé « Les homos ont-ils bon goût ? », je sais que c’est une accroche de début de discussion pratique parce qu’elle illustre un cliché, mais aussi que c’est le genre de sujet qui dépasse l’idée même de ce qu’on appelle le bon goût. Il n’est plus aujourd’hui question de s’interroger sur l’image que donnent les gays pendant la Gay Pride, on a dépassé ce stade depuis longtemps, surtout quand huit cent mille personnes descendent dans la rue chaque année. Voilà un fait de société qui n’évolue plus, un acquis qui ne se discute plus. Ce qui est nouveau en revanche, c’est le regard de la société qui constate bien que l’enclave homo n’est plus source de questionnements importants, de ceux qui nourrissent la politique. Quand ce livre sortira, nous serons sans doute en plein débat sur le mariage gay et l’adoption – lié à la présidentielle - et nous verrons, à ce moment, que l’enjeu principal des gays n’est pas l’égalité des droits, mais sa représentation au sein même de la société. Il est temps d’accorder le mariage et l’homoparentalité, parce que c’est un symbole obtenu dans les pays voisins, c’est tout. Mais pour y parvenir, les gays vont devoir se montrer sous leur angle le plus positif, le plus consensuel. Et cet angle ne sera pas vraiment positif lorsque, au même moment, arriveront les chiffres des reprises de contamination dans un groupe décrit par la virologue respectée Christine Rouzioux comme « un réservoir du VIH ».

Cette moquerie de l’homosexualité, au-delà de l’humour, relève de la mise en dérision. Elle existe dans de nombreux pays, genre en Angleterre, où le succès d’une série comme « Little Britain » a mis l’accent sur les incohérences mentales d’une communauté reconnue et bien intégrée, mais qui perpétue des réflexes de victimisation faisant bailler la nation entière. Il ne s’agit pas ici d’une simple série télé qui fait de bons scores à l’audimat, mais d’un événement télévisuel ayant pris tellement d’ampleur que des poupées ont été créées d’après les principaux personnages qui ont tous en commun une manière moderne d’utiliser le système social à leur avantage. Cette série a eu tellement d’impact que les enfants, dans les cours de récréation, se sont mis à parler comme les personnages principaux, ce qui a provoqué un déluge d’articles. Or, dans cette série, la moitié des caractères sont des homosexuels dont on se moque parce que le public sait que c’est comme ça dans la réalité. Futiles, sans scrupules, convaincus qu’ils sont dans leur bon droit, ils font rire parce qu’ils symbolisent la société qui bouge dans tous les sens. C’est d’ailleurs ce que m’a dit Damien, voilà un an : « Maintenant que Dustan est mort, il va falloir s’occuper des chorales gays », comme si on trouvait là un des aspects les plus idiots de la sociabilité homosexuelle. Le nombre d’homosexuels qui s’engagent dans des chorales est sidérant : c’est comme s’ils dévoraient en cœur un pain pour se disputer les dernières miettes de la camaraderie. Or ce spectacle affligeant, selon moi, va nourrir de nombreuses satires. Ray me racontait une croisière gay à laquelle il avait participé. Avec deux mille hommes sur un bateau aux chiottes étaient bouchées parce que les passagers étaient trop bourrés pour jeter les capotes dans les poubelles. Un jour, le groupe a débarqué sur une île pour quelques « activités » et Ray s’est mélangé à une troupe e qui suivait un stage accéléré d’escalade sur rochers. Un incident survint : un butch fut terrorisé par le vertige, au bon milieu d’une ascension, à trois mètres du sol. Le moniteur lui dit : « Calme toi. Regarde, il y a un rocher vert juste en dessous de ton pied gauche sur lequel tu peux prendre appui ». Et cette folle de s’écrier, sans chercher à faire un bon mot : « Je ne vois pas de rocher vert, mais il y en a un qui est sauge ! ». Nous parlons ici d’un groupe d’hommes virils pour qui une couleur simple comme le marron est « chocolat », le gris « coquille d’œuf », le violet « aubergine »… et le vert, « sauge » !

Les gays sont avides d’énormités. Un mec de quarante-cinq ans est venu chez moi et m’a avoué « avoir fait le tour du sexe ». Comme par hasard, il a aussi concédé être incapable de faire des différences entre les fleurs du jardin « parce qu’il y en avait trop ». Nous étions au mois de mars où seuls les bulbes fleurissent – et je n’en ai pas tant que ça. Et lui a, en outre, été le seul de tous mes invités, depuis trois ans, à s’offusquer parce que lit de la chambre d’ami était « trop mou ». Il a même fait un foin, du genre : « Si je me fous le dos en l’air, ce sera ta faute ». Ennui sexuel, cécité environnementale, ingratitude face à l’hospitalité, cet insatisfait chronique ne croyait plus en l’avenir,ni même qu’il pourrait être subjugué par un autre homme dans le futur. Quelle tristesse. Au delà de cet exemple précis, les homos se posent des questions sur l’évolution de leurs pratiques. À travers les médias, le porno, le commerce érotique, une agressivité sexuelle visible émerge et personne ne sait si elle est majoritaire ou si c’est la visibilité de la minorité qui en fausse l’image. Les gays ne s’achètent pas tous des plugs de trente centimètres, mais il s’en vend plus qu’il y a dix ans. Et aujourd’hui, Internet vous met à dispo un gode gonflable en quarante-huit heures.

Cette agressivité sexuelle n’est toutefois pas du goût de tout le monde. D’abord, de nombreux gays ne se sentent pas assez sexuellement efficaces pour affronter des défis si invasifs. Ensuite, un bon nombre considère heureusement ne pas avoir besoin de réaliser des prouesses pour atteindre une sexualité satisfaisante. Enfin, d’autres estiment que se cracher dessus pendant la baise n’est pas sexy et pensent même que cela alimente une homophobie qui n’est pas anodine. Finalement, une proportion non négligeable refuse cette dérive qui ne les fait pas bander, un point c’est tout. Un ami installé à New York, Jean-Christophe, me racontait récemment qu’il trouvait que les Américains baisaient mal. Or, si je connais les défauts des Américains, tous mes anciens partenaires de ce pays ont bien baisé et il n’y a pas si longtemps, à Paris, coucher avec un touriste Américain était considéré comme un bon plan. Jean-Christophe m’a en fait expliqué que leur obsession du physique se voyait trop. Il avait l’impression qu’ils passaient leur temps à évaluer et soupeser l’autre, bref, agissaient sans spontanéité. Lui ne voulait pas de chiffres, de mensurations, de statistiques, mais de la sexualité.

Nous y sommes, donc. Plus que jamais, les gays fonctionnent par castes. Et je crois qu’il faut envisager que ce défaut s’accentuera. Malgré tout ce qu’on a pu écrire sur le queer et la perméabilité des sujets identitaires à l’intérieur de la communauté, force est de reconnaître que ces thèmes ont très peu d’effets sur le fonctionnement général des gays. Il y a eu des efforts, en France ou en Espagne, pour plus de mixité des gays, des lesbiennes et des hétéros, mais de nouveaux ghettos sont apparus, qui ont vite détruit les avancées d’autrefois, d’ailleurs jugées insuffisantes par tout le monde. La caste de l’argent ou des possibilités de consommation organise un tri rapide. Les gays avaient la réputation de s’ouvrir vite à l’accès sexuel, à d’autres couches sociales. Mais ils se cantonnent désormais à des couches de revenus semblables. Sur Internet, à moins d’être une bombe, ce qui vous met de facto à part, on est catégorisé par le montant de ses revenus et sa position sociale. Les gays vivent, sortent, dînent et baisent habituellement entre eux. Il est quand même étonnant qu’un groupe qui réclame à corps et à cri l’égalité des droits soit si peu sensible aux inégalités financières. Enfin, cette communauté y est sensible – mais dans le mauvais sens. Et Didier Eribon, le Jeminy Cricket du politiquement correct, comme l’appelle Renaud Camus, ne semble pas pouvoir donner beaucoup d’explications à ce paradoxe.

Le fondement de la caste tient à sa capacité à ériger des frontières solides. S’il y a si peu de livres ou d’articles décrivant en détail ce que font les homosexuels au lit, comment ils fonctionnent sur le plan sentimental, c’est que les gays n’ont pas envie d’être décortiqués ainsi. Ils préfèrent se limiter à la représentation, pour avoir une bonne image dans la société. Mais si vous commencez à les montrer tels qu’ils sont, alors vous déclenchez des tollés. La caste homo veut rester secrète. Sa vie sexuelle doit perdurer dans la sphère privée, point de consensus entre les militants gays et leurs opposants conservateurs. Avec, comme base de cette autoprotection, l’envie d’être tranquilles.

Un des leitmotivs de la drague sur Internet se réduit à cette formule : « Pas de prise de tête ». Traduction : on trouve d’un côté les gens qui se prennent la tête, qui réfléchissent. Et, de l’autre, ceux qui ne se prennent pas la tête - et qui baisent. Actuellement, la hiérarchie homosexuelle est dominée par une caste qui ne veut surtout pas réfléchir. Notamment parce que si elle se penchait sur ses motivations, elle devrait concéder que son envie de se mettre à l’écart tient à une protection contre une nouvelle forme de délinquance. Voilà fait huit ans que je me suis engagé dans la prévention du VIH chez les gays. Je ne vais pas écrire « The end » à nouveau, mais deux ans ont passé depuis la sortie de ce livre et les gays ont adopté une sexualité qui incorpore la prise de risque que je dénonçais comme si elle était partie intégrante de leur identité. Le discours est le suivant : puisque leur sexualité n’est plus safe, que chacun a des écarts de protection de soi ou des autres à se reprocher, tout le monde, par esprit de caste, défend tout le monde. Sans distingo. Sous prétexte que si aucun diagnostic moral ou éthique ne transpire de cette caste, le monde pourra croire qu’elle n’a rien à se reprocher. Mais c’est oublier, cacher que les gays sont devenus des délinquants sexuels.

Je ne cherche pas à décrire une situation catastrophique, mais à expliquer que le comportement sexuel des gays ressemble à une peur proche de celle que l’on constate dans d’autres corporatismes bloquant des pans entiers de notre société. Henri Maurel, de Radio FG, a eu cette phrase merveilleuse qui mériterait d’être développée par lui : « Le LGBTisme est à la culture ce que le chloroforme est à l’hôpital ». Il a raison. Sous couvert de discours bien pensant, on camoufle la réalité. Dans mon domaine, je dirais que la reprise des contaminations est le signe le plus voyant d’une dégringolade des valeurs homosexuelles, progressive et soutenue, qui fait que l’on s’habitue et accepte tout.

Plus les chiffres sont saisissants, plus on se convainc qu’ils sont abstraits. Lors d’un récent débat, un des responsables homosexuels du Centre de dépistage anonyme et gratuit (CDAG) du Figuier à Paris, en soulignant des données pas très éloquentes, remarquait avec satisfaction que la prévention donnait de bons résultats dans des contrées éloignées comme les Bahamas. Super. Mais quand on a le malheur – comme moi - de rappeler que l’augmentation des cas de syphilis a été de 1000% entre 1998 et 2003 pour San Francisco, on voit des mines se renfrogner dans l’assistance. Comme si ce chiffre était au-delà de l’entendement. Vous attendez des données épidémiologiques durant sept longues années en espérant que leur révélation servira de signal d’alarme, mais quand elles sortent enfin et que les médias s’en font l’écho, la réaction des premiers concernés est l’incrédulité. Face à un risque précis, le refus de comprendre relève d’une construction de l’esprit organisée, mais pernicieuse. D’abord on met les chiffres en question, en démontant la méthodologie. Si cette dernière est valable, on se penche sur l’agenda et les motivations des chercheurs. S’ils ne sont pas connus pour être malveillants, c’est la publication de leurs travaux qui est mise en doute. Et si leurs études sont publiées dans des revues sérieuses, on revient à la case départ en assénant que les gays suivis par l’ordre médical subissent un jugement moral à cause de leur sexualité. La boucle est bouclée, le cercle vicieux refermé. Quand on constate les énormes précautions prises par les épidémiologistes dans le rendu de leurs analyses, notamment parce qu’ils subissent eux-mêmes les influences du politiquement correct gay et de l’autocensure, on se dit que le message devrait passer. Mais même pas, car ce message est détruit par les leaders associatifs qui comprennent bien que ces chiffres alarmants constituent une menace directe pour leur sexualité ainsi que leur image d’homosexuels respectables. Résultat, l’alerte ne fonctionne pas. Sylvain pense qu’une fois cette période de déculpabilisation du sexe franchie, beaucoup de gays auront envie d’une sexualité plus simple. J’aimerais qu’il ait raison. Je crois même que je vis selon cet espoir. Mais je ne crois pas que cela arrivera. Il y aura une envie de décroissance dans une partie de la sexualité homosexuelle, mais je ne crois pas qu’elle aura un impact sur l’ensemble de cette sexualité. Car si, pour l’instant, ce sont les hommes de trente à quarante ans qui ont le pouvoir, que sur les sites de rencontre les mecs de vingt-cinq ans ne sont pas toujours recherchés parce que certains considèrent qu’ils ne baisent pas assez bien - une appréciation trop rapide d’hommes déjà épuisés qui déculpabilisent le sexe en surface parce qu’ils font des trucs qui ne sont pas jolis sur le plan relationnel - les jeunes arrivent avec une connaissance du « marché », des outils et stretchent très vite leurs corps. Ils en veulent. À vingt ans, on ne se demande pas comment on va jouir, on jouit, tout naturellement. Sperm comes quickly. Et s’ils ne résistent pas aujourd’hui aux possibilités de l’iPod et des merveilleuses petites machines qu’on nous incitera à acheter dans les années à venir, il n’y a pas de raison qu’ils refusent de répéter les erreurs de la génération précédente. Le sexe va devenir une industrie parce qu’elle concerne tout le monde. Les discussions sur la pornographie, dans la vraie vie ou les médias, seront moins timorées que celles qu’aujourd’hui. Je ne prophétise pas, beaucoup de gens considèrent déjà que la pornographie est trop importante dans la vie des gens, mais les pouvoirs politiques et culturels se refusent à l’admettre. Pourtant, il y a de la pornographie dès l’adolescence, sur le net, et l’immense majorité des parents ne peuvent pas en parler parce qu’ils ne savent pas ce qui arrive, les enfants étant souvent plus calés qu’eux en informatique. Le porno se diffuse dans les banlieues et les campagnes, mais on n’en parle pas. A la fac, au travail, chez certains vieux, mais on n’en parle pas. Pour se voiler la face, comme toujours.

Je n’ai pas eu à lire Foucault pour savoir que son travail était plein de bonnes intentions devenues de nombreux mensonges. Il suffit de parcourir les articles parlant de lui, continuellement écrits par les mêmes personnes, adeptes d’une sexualité SM plutôt crade et honteuse, pour voir transpirer une suffisance qui flatte ceux à qui elle est adressée. Que ce travail sur l’homosexualité qui va finir par dater persiste à être disserté montre l’un des acharnements de l’intelligensia bourgeoise homosexuelle à s’imposer, un peu comme ces dizaines de chanteurs Noirs qui ont imité Marvin Gaye après sa mort. Marc, du Conseil National du Sida, m’a écrit un jour trouver ironique que tous ceux qui ont lu Foucault finissent par me détester, mais en même temps logique parce qu’il y a en moi une doctrine nourrissant une contestation de la société, sans passer par le savoir académique. Ce qui les importune. À mon niveau, car c’est un niveau modeste quand on ne dépasse pas la barre des cinq mille livres vendus, je suis ce qu’ils ne parviennent pas à être, alors qu’ils vendent plus d’ouvrages et qu’ils activent sans cesse leurs réseaux. Ils se dépensent pour garder leurs noms à flot, mais l’intégrité leur manque et faire des gestes sales embrume leur mémoire comme une mauvaise drogue. Je pense évidemment que l’intégrité est plus importante que le succès et l’argent. Et cela me rassure. Sans être un moine, je vis une retraite qui ne m’empêche pas d’avoir un regard sévère sur ceux qui ne me donnent pas l’envie de traverser de grands centres urbains. Parce qu’ils estiment obscène de dire la vérité. Dans un film, un article, quand la forme est utilisée pour exprimer le vrai contenu d’une pensée, certains se sentent gênés car témoins d’une évidence qui ne devrait pas être prononcée. C’est ce que je fais. Je m’expose totalement alors que beaucoup se cantonnent au spectacle du jeu de la société. Quand vous dites vraiment ce que vous pensez, que votre âge et votre expérience vous permettent d’aller au fond d’un sujet, alors les autres – certains autres - se sentent pris au piège. Je savais, et on me l’a dit, qu’en livrant des éléments intimes de ma vie, je perdrais un potentiel de rencontre. Mais ce plaisir de dire la vérité parvient à me nourrir, même dans la solitude. Je ne sais pas si je serais aussi franc si j’étais amoureux, ayant tendance, en général, à penser pouvoir tout faire si c’est à ma façon. Quand j’écris, je ne me dis pas que j’appartiens à un courant de pensée apparenté à un genre moderne, n’ayant pas besoin d’imaginer des histoires pour m’exprimer. Je ne m’intéresse pas à la fiction, mais au message. Et je n’écris pas avec un style spécifique parce que c’est actuel, mais parce que c’est moi. Mieux, je ne suis pas vraiment au courant de ce que les autres font. Je ressens pour la majorité des livres le même dégoût que pour la plupart des disques. Le business qui les accompagne dénature le plaisir que me procurent ces supports.

Ca m’énerve quand des amis me disent, alors que je leur donne des conseils pour régler leurs problèmes : « Oui, mais toi tu es fort ». Comme si je ne payais pas un prix élevé, celui de la solitude. Comme si je leur demandais de m’imiter, alors que je leur suggère seulement d’affronter ce qui se présente à eux, ennuis en rien insolubles puisqu’il s’agit souvent de difficultés déjà décrites. Les jeunes actuels ne se montrent pas enclins à lire les classiques. Alors qu’ils sont capables de s’engouffrer dans la musique de leurs parents, ce qui est intéressant mais un peu incestueux. Qu’ils découvrent grâce à Internet des groupes aussi démodés que Ten Years After, me paraît rassurant s’ils téléchargent aussi Jimi Hendrix. Reste que c’est la première fois dans l’histoire récente que les jeunes se mettent à préférer la musique des années 70 et 80 à la leur. Parenthèse refermée. Je constate en outre que même les gays ne sont plus curieux de lire ce qui a contribué à les façonner. Ils apprécient leur vie ex nihilo comme si les fondements culturels et militants étaient trop lourds, trop insupportables pour eux. Nombreux sont ceux qui, à trente ans, ne savent pas qu’ont fait Visconti ou Fassbinder. Lire Platon leur paraît trop scolaire. Alors Thoreau, c’est carrément la préhistoire. Trop lointain. Imperceptible. Oublié. Je le vois même à Têtu : à peine sortis de la fac, parmi les rares jeunes qui s’intéressent à l’histoire, le premier sujet sur lequel ils proposent d’écrire c’est Foucault. Ou, s’ils n’en ont pas les moyens intellectuels, sur Didier Eribon. Leurs yeux montrent un pétillement qui ne relève pas de l’excitation, mais plutôt de l’impatience imposée. Comme s’il s’agissait d’un examen de deuxième année. Comme s’ils étaient désespérés à l’idée de contribuer, à leur tour, à cette logorrhée.

En revanche, la seule personne qui a écrit un article gay sur Thoreau, c’est Lionel Pauvert dans Illico. Bien que je ne suis pas très proche de ce journaliste, et encore moins de ce media. Il aurait été souhaitable que d’autres nous en parlent, Thoreau serait alors plus connu chez les gays. Et puis, ça nous changerait du livre ou du film semestriel de Christophe Honoré. Franchement, il me désole de devoir reconnaître qu’il n’y a pas une seule personne dans le milieu gay français que je respecte avec passion. Alex Taylor est parfait, mais il n’est pas français. Un ami étranger m’a dit être allé voir les derniers films de Téchiné et d’Ozon en me demandant ce que j’en pensais et je ne sais même pas comment répondre à son mail.

Christophe Honoré. Dans mon précédent livre, je voulais placer une cruauté sur lui, mais Thomas Doustalt, qui l’aime bien, a insisté pour que je me censure et j’ai fini par accepter parce que c’était une demande sincère. Et puis j’ai reçu son « livre pour enfants », avec cette dédicace : « Je sais que tu as peu de goût pour ce que je fais. Peut-être que ce livre dissipera des malentendus. Bien à toi, Christophe Honoré ». Ce bouquin n’a rien dissipé. Au contraire. Un auteur qui commence à raconter son histoire et dit, à la page 90 or so : « En fait, non, je mentais, ma vie était plutôt comme ça », c’est tellement rebattu, dans le genre « le mensonge, c’est super, ça plaira à la critique » que ça m’énerve. C’est du remplissage, genre « chouette, voilà déjà 90 pages d’écrites ». Pour Emerson, le Transcendantalisme c’était « l’amour de la vérité, le travail de la vérité ». Comment pourrais-je ne pas trouver insipide un adulte de trente ans qui se complait encore dans « la recherche de son identité » et en fait son fond de commerce ? Pour moi, c’est tout quelqu’un qui veut manger à plusieurs râteliers et je peux lui prédire le nombre d’heures qui lui restent chez son psy.

Je suis décalé par rapport à ce que font actuellement les gays parce que mon rejet du mensonge n’a jamais été aussi fort. Il est tout à fait logique que les jeunes utilisent leurs portables et les jouets électroniques dont ils disposent pour tricher. Un article du New York Times révèle que deux tiers des soixante quatre mille étudiants d’une étude trichaient lors de leurs examens. Moralement, je n’ai rien contre, mais ce qui m’intrigue, c’est que ces articles ne disent pas que la tricherie est une manifestation du mensonge. Pour moi, Internet n’a jamais été un média dangereux et je n’ai jamais eu de doute quant à sa nécessité. Quant à l’artifice, il a toujours été présent dans les systèmes de drague adoptés par les gays depuis trente ans. Mais il faut admettre aussi que c’est le média qui stimule le plus une certaine propension à mystifier. Mentir n’est pas grave, mais mentir d’une manière permanente, si. Même avec une web cam, les gays inventent encore, juste sous votre nez. La conversation ne sert donc pas forcément à rencontrer, mais se transforme en support de l’auto fabulation. Certains psychologues se sont penchés sur le fait qu’il semble difficile à beaucoup de se montrer sur le Net en disant la vérité. Par exemple, sur les chats américains, une enquête a prouvé que seulement 4% des gays détenteurs d’un profil abordaient la question de la séropositivité. Cela signifie que les 96% restant ne veulent pas savoir quel est le statut sérologique de l’autre et n’ont pas envie de dire s’ils sont séropositifs – ou séronégatifs. Dans la case du statut sérologique, une grande partie répond en effet : « Prefer Not To Say » (je préfère ne pas le dire). Je peux comprendre qu’on n’ait pas envie d’exprimer sa séropositivité, mais être séronégatif et ne pas vouloir le dire, voilà déjà plus étrange. La motivation réelle de ce silence, c’est qu’une grande majorité ne connaît même pas son statut sérologique, parce qu’elle n’a pas effectué le test de dépistage depuis longtemps. Dans des villes comme Paris, la prévalence, chez les gays, atteint celle des régions d’Afrique les plus touchées par le sida ; c’est donc la preuve que le suspense sur le sujet n’est en rien envisageable. Il ne faut donc pas s’étonner si Internet représente désormais le principal vecteur des prises de risques, bien avant les autres dispositifs traditionnels de rencontre comme les sex clubs, les bars ou les saunas. Toutes ces autocréations, cette présentation au monde dans une forme de peoplelisation (je crée mon blog, MySpace, j’ai des liens sur YouTube, j’ai reconstitué mon appartement en 3D pour que vous sachiez où on va baiser) alimentent l’exhibitionnisme du faux. Désormais, à la rentrée de septembre, il y a même des concours dans certains bars parisiens où on montre ses photos de vacances avec des prix sont accordés par un jury pour les meilleurs diaporamas. Un Best Of en DVD est même sorti…

Il est devenu plus facile de dévoiler des photos intimes ou de se montrer à poil sur le Net que dire la vérité. Admettre ce que l’on est, surtout pas. Exemple. Il y a un an, Hervé se fait draguer par un mec pas mal. À un moment, Hervé explique qu’il est séropo, pour que l’autre soit au courant. Alors que le mec s’insurge en déclarant qu’il n’a pas besoin de le savoir, qu’on peut très bien baiser sans livrer son statut sérologique, blabla de Aides vite assimilé, vite régurgité. Avec des trémolos agressifs dans la voix qui montraient bien que le mec en question le prenait personnellement : il était donc séropo lui aussi. Hervé lui rétorqua, avec cinq centimètres de recul et dix années de maladie derrière lui : « Non, tu ne comprends pas, je SUIS séropo ».

Je n’ai pas la prétention d’avoir « compris » Internet. Ce média avance si vite que personne n’en voit la gigantesque ampleur à part les nerds les plus pointus. Et tous ceux qui pensent être au courant font semblant. Je n’ai pas non plus d’a priori sur le Web, ma vie ayant toujours été marquée par une soif de modernité. Je ne serais d’ailleurs pas fan de science-fiction si je considérais que tout ce qui change techniquement la vie des gens était dangereux. J’ai en outre assez écrit d’articles sur la production de musique, à travers son angle le plus bionique, pour ne pas m’émerveiller du mystère qui se cache dans et derrière les ordinateurs. Néanmoins, alors que j’aurais pu, j’ai préféré ne pas apprendre comment cette musique était fabriquée afin de pouvoir me mettre à la place des lecteurs. Je me disais qu’il fallait transmettre une émotion avec des mots que tout le monde pourrait comprendre, parler de la musique d’une manière imagée plutôt que de m’enfermer dans des explications techniques obscures. C’est pourquoi j’ai aussi choisi de défendre une frange de personnes qui refusent de se laisser submerger par Internet. Et par ce règne du mensonge.

Nous assistons à un lent cataclysme mental. Les psys se frottent les mains à l’idée de voir venir à eux des générations de femmes et d’hommes qui ont ajouté un nouveau sujet d’angoisse à ceux qu’ils portaient déjà. Le sociologue Michel Clouscard écrivait dans "Le capitalisme de la séduction" : « La psychanalyse est bien le couronnement idéologique du système. Elle parachève l’entreprise d’occultation de la réalité. Alors que « l’inconscient » s’étale au grand jour de la banalité quotidienne. Réalité que l’on ne doit pas dire, qu’il faut feindre d’ignorer et qui devient ainsi « l’inconscient » de la psychanalyse, inconscient de l’inconscient ». Même les accros aux sites de rencontre avouent être très critiques face à l’ambiance que produit Internet. Ils vivent cette période incertaine en espérant que la poussière va retomber, que les angoisses et incertitudes se stabiliseront alors même qu’il paraît évident qu’Internet ne cessera pas de leur proposer des produits nouveaux et des tentations qu’ils ne pourront refuser. Toute une industrie, portée par une vélocité de la création qui n’attend même pas d’être complètement comprise pour s’imposer tout en passant à l’étape suivante, en dépend. Avec la nécessité de mentir à la clef. Clouscard a prédit tout ça, il y a déjà un quart de siècle : « La nouvelle consommation sélective est essentiellement la consommation du luxe et de la technologie, disait-il. Il ne s’agit en aucune manière de besoins d’équipements (soit collectifs, soit des ménages) à vocation fonctionnelle, utilitaire. C’est le sélectif de la technologie qui est consommé. L’usage cher et rare. Le prototype. Le modèle. La première série. La série la plus chère. La plus récente série. Celle que l’on se dispute. Le dernier cri. Le dernier perfectionnement. La dernière trouvaille. Celle qui change tout. Qui fait autre ».

Il est évident que les années qui viennent vont donc voir l’explosion de réunions des Dépendants affectifs et sexuels anonymes (Dasa), sur le modèle des Alcooliques Anonymes, des gens tellement submergés par leurs pulsions sexuelles qu’ils entrent dans des schémas proches de l’alcoolisme. Ils consomment parce qu’ils ne parviennent pas à combler un ennui. Ils sont comme ces gens qui savent qu’ils achètent des objets illogiques. Un article de Libération décrivait cette dérive. Et Claude Boutin, l’écrivain qui a écrit « J’achète (trop) et j’aime ça ! » racontait que non seulement les boulimiques d’achat passent beaucoup de temps à faire du shopping, mais aussi à rendre leurs achats. Il y a un même terme anglais pour décrire la situation, le buyer’s remorse. Vous achetez et vous n’êtes même pas sorti du magasin que vous le regrettez déjà. Vous vous êtes fait avoir et vous vous détestez d’avoir été faible. Un magasin, à New York, est spécialisé dans ce système. Le vendredi, les gens descendent en bas de Manhattan pour acheter du Dolce & Gabbana, sortent en boite le samedi soir pour se faire voir avec cette fringue de marque puis, le lundi matin, courent au pressing faire nettoyer le vêtement et traversent à nouveau la ville pour le ramener au magasin en se faisant rembourser. Le coût de l’apparence n’est en soi pas élevé, c’est juste le prix du pressing, mais ils oublient les heures perdues, le stress enduré... Le plaisir se résume à porter un vêtement chic une fois parce qu’on n’a pas les moyens de se l’acheter, et surtout à parader avec. C’est encore le règne absolu du mensonge, du mensonge de soi. L’analogie avec le sexe est directe. Comme il est impossible à beaucoup de se fixer une priorité, il faut tout acheter, tout baiser. Et ce n’est pas un sentiment drôle puisqu’il se répète. C’est de la manipulation.

J’ai discuté avec des amis de l’opportunité de me créer un profil sur un site de rencontres. Ça avait commencé, il y a trois ans quand Jean-Marc m’avait demandé : « Mais pourquoi tu ne chattes pas ? ». Je lui avais répondu qu’il était difficile pour moi de me présenter en cachant qui je suis, c’est-à-dire en prétendant être quelqu’un d’autre. Puisqu’il est presque impossible de se présenter sous son nom et que tout le monde a des pseudos. Ça fait partie du jeu. Mais quand j’entends les blagues des copains qui découvrent des profils d’homosexuels célèbres sur le chat, lesquels prétendent être quelqu’un d’autre et s’étonnent quand on les reconnaît, je n’ai pas envie de reproduire ce genre de fable. Comme même un acteur célèbre tel Rupert Heverett admet que personne ne veut de lui à cinquante ans, alors qu’il est très populaire, faut-il dire la vérité ? Internet étant conçu pour les anonymes, si on a le malheur d’être identifié pour ce que l’on fait, une difficulté supplémentaire apparaît pour franchir la barrière qui existe naturellement entre les gens connus et ceux qui ne le sont pas. La solution qui s’offre à soi, c’est en fait de considérer que l’en s’en fout, que l’image que l’on offre aux autres n’est pas très importante. Vous pouvez afficher des photos de vous les quatre pattes en l’air, avec une saucisse sèche Justin Bridou entre les dents ; montrer des photos de votre chien, du mec que vous préférez dans « Blade Trinity » ou des fleurs de votre jardin, comme si cela faisait partie de votre monde ; il n’y a aucune retenue. La difficulté de l’exercice, je l’accorde, réside dans la finesse et la justesse de l’auto projection. Il est quand même étonnant que je parvienne à m’exposer totalement dans mes articles ou mes livres, en livrant des détails très intimes de ma vie, et que cette absence de pudeur sur Internet puisse me gêner.

Pendant longtemps, ma défense a consisté à prétendre que je ne voulais pas faire comme les autres. Que j’aime bien voir les inventions évoluer avant de m’y jeter. Ainsi, j’ai eu recours au New Fill, ce produit pour le comblement du visage creusé par les lipodystrophies, quand j’ai eu la certitude que ce n’était pas dangereux. Je vois donc bien que la rencontre sur Internet va devenir un passage obligé pour tout le monde, gay ou hétéro. Surtout dans ma situation d’individu seul à la campagne. Pour l’instant, je suis obligé de constater qu’autour de moi, très peu de couples se sont formés grâce au chat. J’ai finalement choisi de ne pas avoir de profil sur Internet, uniquement pour cette raison.

Quelques anecdotes sur le même sujet. À Orléans où je me suis rendu pour un débat, un responsable associatif me raconte une histoire. Lors d’une soirée du groupe, remarquant un mec tout seul dans son coin, va le voir et lui demande comment ça va. Et le type lui répond qu’il est gêné parce qu’il connaît tous les autres hommes de la soirée via les chats et sait qu’ils ont tous menti sur leur profil. C’est étrange parce qu’il pourrait considérer qu’en les connaissant mieux, la rencontre serait facilitée. Mais non, il ne va pas vers eux parce qu’il est blasé, parce que la timidité l’empêche de faire le premier pas. Internet a alors un autre effet pervers. Oui, les gens se parlent et se rencontrent, mais, au final, ne font plus le premier pas parce qu’ils se sont trop exposés. Ayant effacé une partie de leur mystère, brodé sur des détails imaginaires, lorsqu’il s’agit de rencontrer quelqu’un, il paniquent. Car c’est forcément lui donner la possibilité de dénicher la tromperie.

Une autre histoire, dans la même ville. Deux mecs se rencontrent via le chat, se parlent pendant un certain temps, puis passent à un mode plus mobile, celui du SMS. Ils ne se sont toujours pas vus, pourtant ils sont dans la même ville et leurs messages deviennent de plus en plus passionnés, du genre : « J’aimerais te serrer contre moi ». Un soir, ils s’envoyaient des SMS quand l’un des deux réalisa qu’ils se trouvaient dans le même club. Il reconnut l’autre à l’extrémité du bar, en train de lui envoyer des SMS. Vous croyez qu’ils en auraient profité pour se parler ? Ben non. Ils sont rentrés chacun de leur côté. Je parle ici d’hommes adultes qui se comportent, à cause de l’interface de leurs portables, exactement comme des adolescents. Ils se trouvaient bien, leurs SMS auraient pu être le début d’un épisode ou, au moins, d’une bonne nuit, mais non. Il leur a semblé plus facile de rentrer chez soi, tristes et en colère, pour se remettre devant l’ordinateur et chatter pendant quelques heures afin de chercher Mr Goodbar que d’oser faire le premier pas. C’est la base même du commerce : frustration, consommation.

Il y a toujours des gens pour relativiser et prétendre que ce type de comportement survient aussi sur les chats d’hétéros. Des amis me racontent qu’entre hommes et femmes, apparaît le même mensonge dans l’hyper choix, que les mecs crânent tout autant tandis que les filles veulent un mec qui assure financièrement. Mais ce n’est en rien rassurant. Pierre-Jean Chiarelli, installé à New York, m’a même expliqué que la dureté de la drague homosexuelle sur Internet se répandait dans les flirts hétérosexuels. Les femmes édifient des standards d’exigence si élevés, leurs demandes sont tellement précises, que leurs mots de fin se résument souvent à : « À vous de jouer maintenant ». Comme s’il fallait gagner une partie d’échecs, comme si les séduire relevait d’un défi presque perdu d’avance. Et quand un contact téléphonique est possible, il faut passer à travers une grille d’évaluation si drastique que seuls les queutards peuvent assurer sexuellement sans être bloqués. Mais il faut répéter une donnée majeure : si, entre hétéros, le refus est accentué parce qu’il augmente les rapports entre hommes et femmes, il y a davantage de précautions qu’entre gays où on ne prend pas de pincettes. Chez eux, c’est une jungle shootée à l’adrénaline. Un monde si violent que certains se sentent obligés d’écrire dans leur descriptif : « Je ne mords pas ».

Ces histoires n’arrivent pas qu’aux autres. Voilà deux mois, je reçois un mail d’un mec qui me drague. Il dit soporifique, largué, s’habiller toujours pareil, ne pas sortir, s’ennuyer en boîte, passer ses journées à lire et écrire, adorer la campagne. Ce qui me semble parfait. Comme il se sépare de son mec après six ans, je sais qu’il faut y aller piano. Pourtant, au fil des discussions, je réalise que ce garçon de trente ans, assez joli, rencontré à Bastille lors d’un rendez-vous, qui a écrit deux bouquins et va à la gym tous les jours, se met à m’écrire moins, à téléphoner encore moins, seulement pour partager ses problèmes avec son mec, son facteur, son agent immobilier… Alors un jour, je finis par lui demander gentiment : « Mais, heu, tu n’étais pas en train de me draguer il y a un mois ? ». « Ben si, me répond-il, mais c’est affreux, c’est comme ça pour tout dans ma vie : j’ai du mal à m’intéresser aux autres ». Et je lui rétorque : « Enfin, si on ne baise pas et que tu ne me racontes rien à part les poignées d’amour que tu n’as pas, parce que je suis encore capable de voir à travers un sweat si un mec en a, je ne comprends pas comment tu peux prétendre draguer quelqu’un. Ce que je vois avec toi, c’est encore un mec qui ne ignore ce qu’il veut et qui me téléphone pendant qu’il cuit ses pâtes, ce qui fait que la conversation n’excède jamais dix minutes ». Fin de l’aventure.

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