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"Cheikh", chapitre 9

jeudi 19 août 2010 ,par Didier Lestrade

2007

Je suis isolé dans mon rêve de l’homme noble. Dans ma tête, il ne s’agit évidemment pas de célébrité ou de rang, ni de richesse. Non pour moi, il serait normal. Il y a des mecs qui, quand ils jouissent, paraissent parfois un peu gênés de le faire autant, et qui affichent une modestie touchant à la noblesse. J’aime ça. C’est comme si le fait de se laisser aller dans sa propre découverte révélait des croyances rassurantes confirmant ce que l’on sentait à l’intérieur sans parvenir à le formuler. J’ai d’ailleurs rencontré des hommes qui m’ont excité tout au long d’années de vie sentimentale presque exclusive et jusqu’au moment même de nos ruptures. Mais ce que l’on nous incite à chercher aujourd’hui est assez éloigné de cette profondeur de l’homme. À tel point que lorsqu’un film comme « Brokeback Mountain » sort, le public se met à rire quand les deux acteurs s’embrassent. Ce qui traduit un réflexe de défense face à une situation qui met mal à l’aise, et une sorte de gêne obscure devant un sentiment qui illumine deux personnages simples, pauvres, seuls dans la montagne. Les années passent et je reste fidèle à cet idéal d’homme. Un idéal si puissant que je ne cherche même plus à le diluer dans des rencontres rapides et sans lendemain. Pour aimer vraiment cet homme, je dois le rêver en train de marcher devant moi, de bouger autour de moi. Il s’arrête et je le regarde, immobile, les jambes ancrées dans l’herbe. Ce n’est pas une vision romanesque, juste l’illustration de ce que j’ai vécu et de ce que je vivrai encore, inch’Allah. Cet homme, parfois, au moment de m’endormir, je l’imagine à mes côtés et j’anticipe les gestes que j’effectuerai pour aller vers lui. Des mouvements que je mémorise afin qu’ils soient naturels quand je serai en mesure de l’enlacer. C’est pourtant une vision de plus en plus ancienne car cet homme disparaît chaque jour davantage. Il s’efface et mes chances de le rencontrer s’amenuisent. Mais peut-être suis-je en train d’épaissir la magie avec laquelle il apparaîtra. Si, comme toujours, je ne demande qu’un minuscule miracle, il ne sera pas dit que j’aurai facilité le destin. Je refuse en effet d’accompagner une homosexualité désormais responsable de son extinction. Ces hommes idéaux existent, j’en connais, mais ils deviennent trop rares pour satisfaire les attentes de ceux qui partagent mes désirs. C’est comme si la matrice homosexuelle était en surproduction d’unités impatientes d’aller chez le psy. Quand je rencontrais des hommes, il y a vingt ans, mon problème principal consistait à coucher avec eux. Aujourd’hui, je me demande quel est leur plus grave défaut. Ce qui est risible car je suis, malgré ma réputation, disposé à comprendre et apte à accepter les défauts des autres. À partir du moment toutefois où ils ont l’honnêteté de les admettre et d’en faire la liste.

Cet idéal de simplicité masculine n’existe peut-être plus que dans mon esprit, à l’instar de pas mal de lubies politiques pour lesquelles je me suis engagé, qui ont marqué mon nom et qui me mettent à part. Même lorsque je suis partie prenante de groupes ou de médias, je me retrouve toujours assez vite dans une minorité de pouvoir tout en restant dans l’orthodoxie de l’idée. Président d’Act Up, je devais affronter à un contre-pouvoir important. Et, à Têtu, voilà longtemps que je ne suis plus dans la position de décider. Mais je dure malgré tout, ce qui veut dire que l’on doit m’apprécier un peu… ou que j’ai de la chance. Ma retenue ne se trouvant plus dans la poursuite d’hommes idéaux tels que définis durant toute ma vie, j’accepte lentement l’idée d’être « past the limit ». Ce qui sommeille dans mes rêves, ce n’est plus un homme comme Mark Ruffalo dans « In The Cut » - et dieu sait qu’il est torride dans ce film - mais plutôt le mec qui tenait à la caisse du Brico Dépôt, voilà quatre jours.

J’ai une mauvaise réputation dans la communauté parce que les homosexuels voient que je suis le seul à oser prononcer les mots qui les dérangent, comme celui de la moralité. Ce que j’ai fait en politique, ce besoin d’être intègre et indépendant, cette obsession de ce qui doit être accompli, relève de la quête de la vertu, au sens même de Thoreau. Je sais très bien qu’il existe toujours un écrivain ou un penseur qui colle exactement à ce que vous pensez à un moment précis de votre vie. Et je pourrais très bien appeler à moi l’héritage d’un autre. Mais le hasard a fait que j’ai commencé à vivre selon les idées de Thoreau avant même de connaître son nom et tout ce que je lis désormais sur lui m’encourage dans une direction que je croyais uniquement intime. Je vais à nouveau être critiqué pour ce livre, parce qu’il exprime une envie d’élévation. Les gays vont dire que je mets la barre trop haut et que je m’isole à force de ne pas me conformer à l’opinion générale. Mais pourquoi devrais-je me diluer ? Je ne suis même pas sûr que si je m’accordais un peu plus à l’esprit du jour, je serais plus accepté par l’homo lambda. On est marqué par ce que l’on dit et avec tout ce que j’ai exprimé sur le sida et la sexualité, les gens ont compris qu’à mes yeux l’homosexuel n’est pas vertueux, il doit le devenir.

Quand je me suis décidé à écrire sur la sexualité des gays, j’étais convaincu qu’un journaliste, quelque part en France, publierait un article sur le nouveau moralisme homosexuel, comme il en est paru dans certains pays étrangers. Je ne pouvais pas le rédiger moi-même parce que je n’aurais pas pu être objectif. En général, je n’ai pas ce type de scrupules, mais, sur un sujet aussi important, cela aurait été grossier. Reste qu’une enquête de ce type n’est toujours pas menée. Encore une fois, notre presse n’est pas très curieuse, s’autocensure et s’accorde étrangement pour être évasive. Quand on la compare avec son homologue new-yorkaise, c’est avec tristesse qu’on ouvre son journal le matin. Les gens me posent des questions vagues et floues sur ma vie à l’écart, mais je sais que mon départ de Paris a été senti comme une preuve du fait que je sois une grande gueule. Ils croient que je suis parti pour des raisons poétiques, mais sentent aussi que cette décision est politique. Le DJ Mandel Turner me demande, incrédule : « But are you that much of a loner ? », comme s’il ne m’imaginait pas solitaire. Or si les médias parlent de plus en plus des départs volontaires, ou subis, de la capitale, très peu de personnes dans mon entourage ont pris cette voie. Encore une fois, mes choix m’entraînent à faire partie d’une minorité à l’intérieur de ma minorité. J’étais à part à cause de mes goûts et de mon engagement, désormais c’est mon cadre de vie qui m’éloigne de la majorité gay. J’ai rejoint cette grande portion d’homosexuels qui vivent silencieusement à l’écart des grandes villes, sans pour autant devenir un anonyme. Et si je peux le faire, c’est parce que j’en ai les moyens psychologiques et financiers et que surtout, je veux prouver qu’il m’est possible de vivre sans craindre la terreur face de la solitude, le pire signe d’échec pour un homosexuel. C’est souvent cette peur qui pousse les gens à se satisfaire de n’importe quoi. Si je donne volontiers l’image d’un homme bavant devant la gentillesse des autres, imaginant à voix haute le plaisir de leur compagnie, réitérant sans cesse les mêmes compliments au risque de ressembler un disque rayé, quand je reviens chez moi, tout rentre dans l’ordre. Un mot que je choisis à desseins. Mes ennemis auront toute la liberté de considérer que cette mise à l’écart volontaire est pathétique puisqu’elle a pour première conséquence de me contraindre à vivre seul, mais moi je me contenterai de souligner que leur consommation d’alcool est aussi pathétique puisqu’elle est leur seule béquille pour arriver à gérer (comme on dit) la pression masculine. La vie homosexuelle telle qu’elle se développe a perdu tant de valeur à mes yeux que je ne prétends même plus servir d’exemple. M’exiler est une idée, une proposition, mais je ne crois pas que les gens m’imiteront, ayant, depuis deux ou trois ans, abandonné les derniers espoirs d’obtenir un effet sur cette communauté. Néanmoins, je crois que ce que j’accomplis est un jalon. Cela permettra aux rares curieux de se positionner sur un curseur allant du courageux au lâche. Exactement comme je me situe moi-même par rapport à celui que d’autres avant moi ont établi. Mais on ne se bat pas sur la sexualité des gays si on est lâche.

Quand je me lève le matin, en attendant que le café soit prêt, j’observe le paysage. Parfois en l’admirant à partir de plusieurs fenêtres. C’est un passage machinal qui me rapproche du regard que l’on pose sur celui qui dort dans un lit. Ce paysage change tout le temps, mais il ne bouge pas ; c’est le visage de l’homme qui n’est pas là. Ce que je vois me console et me fait oublier la solitude car il s’agit d’un moment agréable, que j’aime apprécier seul, même quand la maison est remplie de monde. Dans vingt minutes, je serai prêt à m’activer, mais je sais que je vais encore trop vite dans cette vie. Voilà des années que je me situe trois ans en avance sur mon entourage et les gays en général. Si je restais immobile, cela leur donnerait peut-être le temps de me rattraper, au moins sur un ou deux sujets, mais je n’ai pas envie de gaspiller des années précieuses en attendant une hypothétique masse qui ne comprendra peut-être jamais ce qui lui arrive et quelle direction elle doit prendre. J’ai encore l’espoir que l’idée homosexuelle puisse être sauvée, mais je me demande si elle le veut. Et je suis tellement en avance sur ce qui m’entoure que je pourrais très bien être en fait fou. Tout ce que je prévoyais s’est réalisé et je ne constate pas l’élan que j’espérais. Je serai longtemps puni pour avoir eu raison trop tôt, ce qu’on me reproche le plus.

Pour l’heure, cette indépendance me rend heureux. Je n’ai plus besoin de clamer : « Dépêche toi, on va être en retard », comme je l’ai dit tant de fois à mes maris et à la société. Je ne suis jamais en retard. Trop de réunions associatives m’ont appris la ponctualité qu’elle est désormais dans mes gènes. Même le matin, lorsque je me réveille, c’est quasiment à la minute près. J’ouvre les yeux, je regarde le réveil, il est 9 heures pile et je me moque de moi-même. Enfin, Didier, tu ne pourrais pas varier un peu avec un réveil un quart d’heure plus tôt ou plus tard ? Quelle est cette horloge interne qui me pousse à réagir à la lumière, même quand elle change tous les jours et à toutes les saisons ? Été comme hiver, j’ouvre les yeux à la même heure, c’est risible.

Je fais de plus en plus le rêve d’un film qui raconterait une histoire d’amour entre deux hommes ne vivant aucun drame. Je sais que tout film qui se respecte doit avoir une tragédie, mais je sens aussi qu’il est temps, à ce stade de notre histoire, qu’un film, majeur ou underground, qu’importe, utilise cette absence de drame de manière préméditée. On échapperait au road movie qui se termine mal, au scénario à la Barbara Cartland insipide, à l’une intrigue particulièrement compliquée. Le seul suspense serait de voir ces deux hommes se rencontrer et d’imaginer quand, comment et où le problème surgirait, sans que celui-ci surgisse. Il s’agirait du cliffhanger, on serait juste témoin de leur vie, de ce qu’ils font, de ce qu’ils se disent. À tous ces homosexuels qui font des films majoritairement torturés reproduisant le mauvais traitement qu’ils infligent à leurs acteurs alors qu’ils reprochent cette même dramatisation quand elle vient du cinéma commun, à tous ces homosexuels qui font malgré tout de bons films quand ils échappent au pathos, il faut dire qu’il serait intéressant, au moins une fois, de réaliser un film à part. J’y pense depuis longtemps, mais je n’ai jamais osé le formuler parce que j’ai longtemps pensé que c’était irréalisable car à l’encontre de tout ce que l’on sait sur le cinéma. Je suis passionné de 7ème art, arrivé au stade de vouloir écrire des articles sur des films, mais tous les magazines spécialisés me donnent de l’urticaire, à part le Score d’une époque. À chaque fois que je lis un article sur un film, une impression me conseille de penser le contraire de ce qui est dit. Et quand je regarde la télé, je n’arrête pas de voir des journalistes prononcer des bêtises sur le cinéma, comme s’ils n’étaient pas capables de lire correctement le dossier de presse. Le pire a été vu sur Canal, quand un journaliste parlait de « Brokeback Mountain » en assénant : « Bon, c’est une carte postale un peu trop bucolique peut-être ». Ce commentateur, dont c’est pourtant le travail, n’était pas capable de voir que la nature a dans ce film la place du troisième rôle. Et que la montagne, dans des conditions pareilles, n’a rien de « bucolique ». On voit en effet son versant froid, dangereux, son climat changeant. C’est comme cet autre journaliste qui proposait un jour lors d’un comité de rédaction de Têtu un article sur des mecs à la « Brodeback Mountain » vivraient à… Paris. Il n’avait compris le film que sous l’angle d’une histoire d’amour maudite. Devant tout le monde, je lui avais alors demandé : « Ah, parce que tu penses que dans « Brokeback Mountain », la nature a un rôle… secondaire ? »

25 décembre. Voilà presque dix jours que ma 4L est en panne. OK, j’ai travaillé sur ce livre, j’ai fini mes articles habituels, j’ai accueilli des amis. Mais sans voiture, je régresse. J’ai pourtant passé mes deux premières années ici sans véhicule, et cela m’isolait encore plus, allant seulement en ville une fois par semaine pour le supermarché. Mais cette situation bancale ne pouvait durer indéfiniment. Et ces six derniers mois passés à sillonner les routes du département ont été une source de plaisir parce que cela m’a rapproché des gens. Ah, c’est donc ça, conduire. Même dans cette petite voiture, j’ai découvert un nouveau détail de ma personnalité, assez masculin en fait.

Sans la 4L, je perds des journées entières. Mon humeur n’est alors pas très bonne et j’ai peur de ne pas être psychologiquement prêt pour le voyage en Algérie que je prépare. J’ai aussi tendance à ne pas faire grand chose au jardin, me contentant de passer les deux derniers jours à ramasser les feuilles mortes. C’est incroyablement répétitif. C’est la même partie du torse qui travaille et ce sont des allées et venues à n’en plus finir pour déverser les feuilles dans le massif de cosmos. Ça protège la terre du ruissellement de l’eau, ça étouffe les mauvaises herbes, c’est joli tout l’hiver et je brûle l’excédent juste avant les semis d’avril. Je fais ça chaque année, c’est efficace. C’est une belle banquette de feuilles de hêtre et de chêne.

29 décembre. Toujours pas de voiture et ça m’énerve plus encore. La sensation de ne pas être prêt pour ce séjour l’Algérie se confirme ; je redoute le choc émotionnel du voyage en arrivant à Alger. Heureusement, mon ami Mustapha est dans le même état d’esprit, épuisé par la période des achats de Noël, qui est le pire moment de l’année pour lui. C’est lui qui m’a proposé de m’accompagner vers la terre de ma naissance. Mustapha partage mon défaut, celui de tendre une oreille aux problèmes des autres, surtout pendant la période des fêtes. Cette année, ma vie à la campagne ne m’a pas protégé des désillusions et je n’ai pas pu apprécier comme il le fallait la beauté du givre et de la neige. J’utiliserai probablement cette frustration pour baisser le rideau à mon retour d’Algérie et voir les choses autrement. Il faut que je sois plus catégorique dans mon choix de couper tout contact extérieur afin de me consacrer à ce livre. Cela ne facilitera pas mes relations avec ces amis qui me répètent parfois avoir besoin de moi, qui ont envie de percer la puissance de mon isolement et d’annoncer être parvenus à briser cette vie solitaire. Je sais qu’on me voit comme un gourou amateur qu’il faut éloigner de ses objectifs, que certains vont faire des caprices : il y en a un qui a déjà arrêté de m’envoyer des mails parce que je ne lui réponds pas assez. Souvent ces râleurs pensent sincèrement que des relations correctes s’entretiennent par des petites manières comme des cartes, des rappels à bon souvenir, des forget me nots, des anniversaires, et comme je ne cache pas mon désintérêt pour ces politesses à la limite de la mondanité, ils croient m’énerver en décidant ne plus avoir de contact avec moi. Ce sont pourtant des amis de longue date, mais ils en ont marre de voir que je puisse être occupé à des affaires qu’ils jugent futiles, comme regarder ce qui vit autour de moi. Mon oisiveté supposée irrite leur oisiveté réelle, certains étant particulièrement désoeuvrés puisque pour eux, une correspondance même lointaine remplit une journée.

À vrai dire, je n’en suis guère affecté. Si notre amitié ne peut survivre à une période de silence plus ou moins longue, c’est qu’elle s’est développée sur un malentendu. J’ai toujours rêvé d’entreprendre des voyages assez longs sur une île pendant trois mois ou plus ; alors si je vis un aperçu de ça, on ne va pas me le reprocher. Damien s’est en outre clairement posé la question de mes revenus dans dix ou quinze ans, attention sincère chez garçon vingt ans de moins que moi. J’ai dû le rassurer en lui expliquant dans le détail les particularités du métier de journaliste qui font que, tant qu’on est dans la possibilité technique d’écrire, certains revenus sont possibles jusqu’à la fin de sa vie. Je peux perdre mes contacts - et dieu sait que j’en ai volontairement perdu - mais aussi les raviver. C’est tout le concept de l’année sabbatique qui inquiète les gens et fait paniquer l’entourage si on la prolonge. Pour eux, je suis une cigale : tant que je les divertis en été avec des barbecues, tout va bien, mais en hiver ils considèrent que je devrais les rejoindre pour prendre mes quartiers en ville. Cette incompréhension transparaît dans leur insistance à me voir adopter chien et chat. Mais je n’aime rien chez les chats, ni leur caractère, ni leurs avantages, et je n’ai pas envie de renter dans la catégorie de devenir l’homme « à chat ». Pour moi, c’est juste trois mètres avant la pouffiasserie. Les chiens, je pourrais en revanche en parler pendant des heures puisque je garde parfois le boxer de ma sœur, mais je n’aime pas leur insatisfaction, leur besoin démesuré d’affection. Et je me dis que la rencontre d’un mari passe en priorité. Dans deux ou trois ans, si je suis toujours seul, je m’achèterai plutôt un percheron. À cinquante ans, je serai heureux de faire des sacrifices pour disposer d’une monture pouvant m’amener de A à B and back again, pendant des heures et des heures. L’hiver, c’est le moment où tout s’étale. Débarrassés de l’obligation de pousser, les arbres s’équilibrent et les branches se disposent et s’alourdissent sous le poids du givre, de la neige et du vent. Le froid a un bel effet sur eux, les tempêtes nettoient leur apparence et débarrassent les feuillus du bois mort. Le gel grignote tout, le bon comme le mal.

Pour se mettre au calme, Thoreau se reproche, dans son journal, de trop regarder, observer, et rêve de marches consacrées au vide. Avant ce retour à la nature, j’étais tellement attaché à la vue d’un jeune arbre sur le bord de la route que mon esprit était entièrement saisi par la frustration. Je le regardais d’emblée avec nostalgie parce que je savais que mon emploi du temps allait me détourner de cet arbre à jamais. Comment bien l’admirer si je dilapidais une grande partie de ma réflexion à lui dire adieu ? Maintenant, une de mes plus grandes satisfactions est de savoir que l’arbre est là et que je pourrai revenir vers lui plus tard. Je ne m’inquiète plus, comme à l’adolescence, pour sa survie. Ayant été marqué par la mort des grands ormes. Pendant les années 70, ces arbres immenses ont jalonné les paysages avant de disparaître. Une catastrophe parasitaire avait choisi de les assécher sur pied et, en été, leurs squelettes tranchaient au milieu des variétés en bonne santé. Les gens ne savaient pas quoi faire de tout ce bois, si dur à couper, si dangereux à abattre. Puis les cantonniers ont commencé abusé de nouvelles machines et dès qu’un arbre se trouvait trop près de la route, son sort était décidé. Mes frères et moi poussions notre père à se révolter, mais les relations entre agriculteurs pied-noirs et maires n’étaient pas bonnes. Ainsi, chaque été, quand je venais à la ferme, je me désespérais de tous ces arbres disparus. De fait, si on compare aujourd’hui la France et l’Angleterre, je constate que nous sommes entourés d’arbres issus de pépinières, forts et sains certes, mais rares à avoir atteints leur âge adulte. D’ailleurs, sur la route de l’Eurostar, la végétation avant et après le tunnel ne se ressemble pas. Un chêne ne pousse peut-être pas aussi vite qu’un pin, mais il est plus régulier dans son épanouissement. Il peut produire jusqu’à trois poussées de sève dans l’été, s’il y a assez d’eau et s’il est en bonne santé. Pendant les années pluvieuses, les chênes Nigra et les chênes verts sont heureux de se développer ainsi, donnant de nouvelles tiges de vint centimètres. Un arbre qui grandit de soixante centimètres tous les ans, ce n’est pas négligeable. Les acacias produisent plus, mais leurs branches se cassent. Certains pins comme ceux des Landes parvenant à grandir d’un mètre, dans un terrain perméable et bien arrosé, ce sont les rois. Mais il faut s’approcher des séquoias pour voir une véritable envie de grandir. Bien que j’en rêverai, un tel arbre prendrait trop d’importance dans mon jardin. Il s’agit d’une variété trop mythique pour se laisser aller à la planter chez soi. C’est comme un smoking, il est évident qu’on ne s’habille pas ainsi partout. Dans le catalogue des pépinières Adeline, il existe cent dix-sept variétés de chênes, mais un séquoia doit être intégré dans un grand espace, avec une perspective et une abondance d’eau. Ici, la colline a l’espace et la perspective – mais pas d’eau. Mind you, cent dix-sept variétés de chênes disponibles, mais Villepin n’a eu droit qu’à une espèce pour planter un arbre dans le jardin de Matignon. Il a choisi le Robur, le chêne le plus fréquent de France, pour faire franchouillard. Quelle connerie, quel manque de curiosité.

Je jardinage est fondé sur l’idée de retenue. Villepin ne se retient pas, il ne réfléchit pas, c’est différent. Pourtant ce n’est pas la documentation qui manque. Mais presque tous les beaux livres sur le jardin sont exaspérants, tant une forme de dégoût pointe en voyant ces parcs que seuls les grands mécènes peuvent entretenir. Mon ex Jean-Luc m’avait raconté qu’il avait un jour visité un jardin si vaste que le propriétaire avait fait répertorier chaque arbre et chaque rocher. Tout était consigné dans un immense plan. Après avoir abattu les arbres malades, apporté de la terre, il avait commandé des centaines de rhododendrons arrivés par conteneurs du Japon. Pour plusieurs millions de francs, à l’époque. Pour moi, ces jardins spectaculaires sont effrayants car indécents, tel ce vaste jardin établi en Palestine ayant nécessité le détour d’une rivière, dans un pays où il n’y a pas assez d’eau pour la population. Ce sont certes des chefs d’œuvres botaniques, comme les rois en faisaient avant, mais ils me dérangent parce que être riche à ce point signifie que l’âme du propriétaire a peu de karma. Ces parcs me paraissent le reflet de la corruption du monde, du boursicotage, de la pollution et de la mauvaise répartition des richesses. C’est pourquoi je me méfie des grands paysagistes. Ce sont des artistes, bien sûr, au plein sens du mot, qui créent avec des concepts, mais dont la connivence active avec certains millionnaires exigeants vivant leurs réalisations comme des objets de vantardise et non de vraies envies.

Il est logique qu’une grande partie des livres montre ces espaces hyper travaillés qui font rêver. L’édition du jardinage est forcément liée aux paysagistes et aux photographes qui oeuvrent déjà pour les possesseurs de ces jardins. Qui sait, certains ont peut-être des actions dans les maisons d’édition. Il y a deux ans, la presse n’a-t-elle pas révélé un scandale éclaboussant certaines célébrités aux jardins été payés au noir ? Bref, nous ne sommes pas dans la retenue qu’impose un jardin, mais dans le domaine aristocratique du paysage, où la poésie est trop marquée par l’argent. Nous sommes loin, d’une certaine manière, de l’amour de la terre. C’est du prestige, au même titre que la maison, la nourriture, la mode et les voyages.

Je suis plus intéressé par les albums botaniques et biologiques qui, pour moi, remplacent la littérature pure. J’y trouve une connaissance technique passionnante qui me fait rêver durant de nombreuses soirées. Je m’endors en les lisant. J’aime aussi les livres qui parlent de l’histoire du paysagisme. Je me mettrai bientôt à lire les traités, surtout ceux qui abordent le spirituel, qui tournent autour des jardins japonais. Je sais, c’est encore un cliché d’homosexuel vieillissant. Il y a vingt ans, j’avais interviewé un dessinateur érotique d’Amsterdam, Nigel Kent, qui avait du succès. Son appartement était 100% SM, avec des chaînes, du cuir, du fer. Si sombre que c’en était risible. Eh bien, forcément, sur la terrasse, il y avait une collection complète de bonsaïs. Je n’avais pas fait de commentaire facial, mais je m’étais renfrogné en pensant : « Bien sûr, normal, typique ». Donc je ne tomberai pas dans le piège du jardin zen perdu au milieu de la France, comme certains accouchent de parterres japonais en pleine garrigue, idée hérétique qui ne colle pas. Alors si je mets du Japonais dans mon jardin, c’est avec mesure. Pour que les gens ne l’identifient pas trop vite. Mon style est plutôt un mix zen + Adirondack + Normand. Ce qui se tient comme je l’ai appris en découvrant que Thoreau avait un grand-père normand. Je n‘invente donc rien, ce qui me fait plaisir.

Le style Adirondack est le plus proche de la décroissance, avec la récup, parce que conçu à partir des branches tombées des arbres, du bois de chauffage, des tailles des haies. Il s’agit de réaliser du mobilier avec ce qui se trouve sur place. Pour résumer, ce style d’ameublement américain est né de l’établissement des trappeurs immigrés d’Allemagne, d’Alsace et d’Angleterre. Et s’est perpétué avec les petits artisans et les agriculteurs réalisant leur propre décor. Depuis une quinzaine d’années, cette décoration vit une renaissance qui rappelle un âge d’or américain naïf englobant l’héritage de Thoreau. Après tout, sa cabane de Walden est la minuscule réplique des maisons de rondins métamorphosées ensuite en lodges dans les Rocheuses puis en hôtels pour des centaines de personnes. Ce style rupestre de trappeur, où les trophées de chasse sont parfois comiques - la tête de raton laveur souriant accrochée à côté du portrait de famille - est la prolongation Nouvelle Frontière de la vie rudimentaire de Thoreau. Ce dernier était contre la course vers l’Ouest et la destruction des Indiens et des bisons, mais il aimait les charpentiers qui façonnaient les arbres comme s’ils taillaient des totems.

Le style Adirondack peut conduire à l’exubérance et à la surcharge de trophées, de écorces et de mousses, mais il est à la base un art populaire, pauvre. Ces hommes auraient aimé avoir accès aux dernières découvertes techniques du Nouveau monde, mais ils étaient trop éloignés des villes et faisaient avec ce qu’ils avaient en s’en sortant bien. Grâce au bois, ils souffraient moins et avaient trouvé, in situ, ce qui allait les sauver d’une vie riche en dangers. Suis-je le seul à voir l’analogie ? Leur goût naïf du bois les protégeait parce qu’ils ne cherchaient pas à faire venir de loin ce qui pouvait engloutir leurs vies ou les endetter. C’est donc l’idée même de la décroissance, d’être attentif à ce que nous faisons. À notre époque, sans doute est-ce trop demander, mais une minorité est prête à mener cet effort et c’est elle qui m’intéresse.

2 janvier 2006. A la campagne, il y a des petits bruits différents. Auxquels on met du temps à s’habituer. Tout d’abord, la maison a ses craquements. En été ou quand il gèle, le bois des charpentes couine parfois. Je lève l’oreille parce que je ne veux surtout pas percevoir le frôlement d’un rongeur. Je m’amuse du clapotage de ces minuscules énigmes qui brisent le silence absolu. Un petit papillon qui se cogne contre une ampoule. Une goutte qui frappe plus fort une vitre. Le sommeil profond du réfrigérateur, en bas dans la cuisine. Le silence qui se dédouble. Mon soupir de satisfaction quand je réfléchis à ce que je vais faire demain.

Je commence aussi à reconnaître les étoiles. À force de sortir la nuit, la confusion stellaire prend forme et, malgré leur mouvement, je suis de plus en plus étonné de retrouver des figures géométriques dans certains coins de mon ciel. Pas besoin d’être érudit sur le sujet, je me satisfais des principes de base, comme ceux trouvés dans les livres et décrivant les orages et les nuages annoncés. La nuit du réveillon, je suis sorti une demi-heure après minuit. Plus tôt, il y avait eu un joli feu d’artifice chez les voisins, ceux que j’appelle les fêtards. Il y a toujours des jeunes qui s’amusent dans cette belle maison. Et j’entendis des applaudissements après le bouquet final. Même des mercis. Seul, et je ne tenais pas à faire quelque chose de spécial, à la veille de mon départ pour l’Algérie, mais je souhaitais sortir avant de me coucher pour voir à quoi ressemblerait la première nuit de l’année. Il faisait doux, le vent soufflait, les étoiles scintillaient puissamment. Comme la veille d’un voyage important je me demande toujours si j’ai vraiment envie de partir, je regarde ce qui m’entoure avec indécision. Je me suis posé la même question que d’habitude : était-il malin de lire « A Rebours » à dix-neuf ans ? Le livre d’Huysmans n’a qu’une idée, mais elle ne m’a pas quitté depuis mon adolescence. A cet instant du réveillon, j’aurais dû être heureux de partir découvrir le pays de mes origines, mais le plus petit détail du jardin me demandait de rester. Je n’avais pas besoin d’une symphonie pastorale, je n’étais pas en attente d’un déchaînement qui submergerait mes émotions, je ne cherchais pas le flash, mais je m’entraînais à regarder tout comme si j’avais une loupe dans la main. C’est le repos que je cherche. Dans « Kinsey 6 », je finissais en disant que le temps du repos était venu, phrase qui suscita des remontrances d’amis qui trouvaient que c’était précipité. Ils ne comprenaient pas que le repos que je revendiquais ne signifie pas le désoeuvrement. Quand Hélène Azera m’a dit, par exemple, que « cela faisait trois ans que je ne faisais rien », ça m’a exaspéré. Il ne me dérange pas qu’on puisse penser que je ne fais rien d’intéressant, mais cela m’énerve qu’on ne puisse pas comprendre que la réflexion est une activité en soi. D’autant que ce sont souvent ceux qui me reprochaient ma superficialité qui critiquent désormais mon introspection. À Mustapha qui assure que j’ai changé, je réponds que j’ai enfin le temps de réfléchir.

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