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"Cheikh" dans le Journal du Sida

mercredi 8 décembre 2010 ,par Didier Lestrade

N°197, par Christelle Destombes

Trois ans après « The End », le nouveau livre de Didier Lestrade, « Cheikh, Journal de campagne » est un essai au ton apaisé, mêlant réflexions sur la nature, la solitude, une certaine écologie de la vie à son cheval de bataille : le relâchement des gays.

« Cheikh, Journal de campagne » est paru pendant la campagne électorale du premier tour. Pourtant, ce journal de campagne est à proprement parler celui de la redécouverte de la nature par Didier Lestrade, écrivain et journaliste gay séropositif qui a vécu vingt-cinq à Paris, après avoir grandi dans le Lot-et-Garonne. Ode à la terre, aux pierres et aux plantes, à la pluie et aux hérissons, Cheikh surprend de prime abord les habitués de la prose lestradienne. Mais au fil des pages, la démonstration se fait et se tient : dans la lignée de « The End », Lestrade approfondit les thèmes de la moralité, de l’effort, qui ont disparu de la vision de ses contemporains et sont intimement liés à l’écologie, la nécessaire décroissance, le respect de sa nature… Découvrant au hasard de son cheminement l’écrivain américain Henry David Thoreau et son livre « Walden », Lestrade embrasse de nouvelles vertus : « liberté, autosuffisance, concentration, connaissance de soi, connexion avec la nature et introspection philosophique ». Il se débarrasse de l’inutile, privilégie la frugalité et se recentre sur l’essentiel. Un message qui, au-delà des gays, s’adresse à l’ensemble de la société. Rencontre avec un homme débarrassé de ses complexes vis-à-vis de l’écriture et affranchi d’une certain bien-penser de la minorité de sa majorité…

Vous dites dans votre livre : « J’en ai vraiment marre du sida ». Peut-on vous croire ?

Ces dix dernières années d’affrontement ont été extrêmement dures. Partir à la campagne était plutôt bienvenu en ce sens… Mais je n’en aurai jamais vraiment marre du sida. Ma frustration est grande que les choses n’avancent pas plus vite, proportionnellement à l’énergie que je dépense, et à la force d’inertie à laquelle je m’oppose. Je ne pensais pas en écrivant « The End » que je changerais la sexualité gay, mais le relâchement de la prévention est aujourd’hui un fait avéré. J’ai passé un an et demi à faire des débats autour du bareback, l’écho était positif, mais je suis sorti du milieu associatif. Alors j’ai pris du recul volontairement, pour avoir de la perspective. Je parle moins du bareback dans ce livre, j’analyse comment les gens vivent avec. C’est un tel secret, entre les gays, entre les gays et les associations et le reste de la société civile…

Vous avez des paroles un peu définitives comme « Je refuse en effet d’accompagner une homosexualité désormais responsable de son extinction ».

Aujourd’hui, quelle option : le communautarisme ou le séparatisme ? Les gays ne veulent pas rencontrer leurs semblables, certains ne se sentent pas à l’aise dans le Marais, ne se retrouvent pas dans la futilité. Je propose d’autres pistes que j’ai trouvées en vivant à la campagne : la spiritualité, la tranquillité dans la nature. Et des mots assez impopulaires chez les gays : la moralité, la vertu, la spiritualité… Ma position, c’est de parler d’abord aux homos, d’être un contrepoids dans ma propre majorité. C’est un rôle d’aiguillon pour tendre vers des principes que la minorité a oubliés, car je ne vais pas arrêter de surveiller ce qui se passe…

Le retour à la nature est-il la solution pour les gays ?

Je ne pense pas… Je suis dans la position du role model, alors oui je peux donner des pistes. Je donne le point de vue de quelqu’un qui a vécu vingt-cinq ans en ville, et qui entend ses amis dire qu’ils veulent quitter Paris, une ville où le loyer représente plus de la moitié du salaire. Mais si ça ne va pas, bougez ! On n’est pas obligé d’abdiquer face à une situation…

Vous êtes donc le cheikh du titre, l’homme qui donne des conseils. Vous avez retrouvé foi en votre parole, alors que vous disiez au sujet de The End, qu’en l’absence de réaction au livre, vous ne « viendriez plus à la rescousse ».

Je représente une voix, une parole, une filiation réelle. La majorité des gens de mon époque se taisent. Pourquoi ? Je refuse de subir le burn-out. Dans ma vie, il y a eu des gens qui ont eu un impact sur moi, que j’ai considérés comme des pères. Je trouve important de passer un message, c’est ce qu’on espère d’une personne qui a un peu d’expérience.

Est-ce que c’est parce que vous vieillissez que vous développez ces idées ? Par exemple, la solitude liée au fait de devenir vieux ?

A Berlin, il y a des maisons de retraite pour la communauté turque… Chez nous, ça n’existe pas. Est-ce que les gays vont pouvoir vivre leur vieillesse de la même façon que les autres ? Je dis dans mon livre : « pourquoi les gays refuseraient-ils de se contaminer s’ils n’ont pas d’endroits pour finir leurs vies ? » car je pense que la prise de risque est liée à la peur de l’avenir. Quant à la solitude, j’ai vécu quatre ans sans sexe. C’est beaucoup plus long que ce que je pensais supporter, mais j’avais envie d’une vraie retraite spirituelle. Et j’ai fini par rencontrer quelqu’un, tout en étant loin de Paris, séropositif, à 49 ans… Malgré les apparences, mon message est positif : je répète que les possibilités sont énormes, qu’il faut se prendre par la main… Si je critique le milieu sida, c’est parce que je pense qu’il peut mieux faire. Aujourd’hui, l’acteur le plus courageux en matière de prévention, c’est l’Inpes avec Stéphane Delaunay, et les associations l’embêtent avec les mots et le politiquement correct. C’est le monde à l’envers. Le refus de réfléchir vient de la part des associations : aujourd’hui, une ultra-minorité dit qu’elle souffre et empêche tout le monde de parler. Un exemple : à cause d’une remarque dans le livre sur les transsexuels, a circulé sur le Net l’idée de « zapper » ma signature aux Mots à la bouche, la librairie gay du Marais. J’ai annulé la signature. Aujourd’hui, Act up zappe un homo qui veut s’adresser aux homos, en prétendant vouloir défendre les trans. Et pendant ce temps, on laisse les barebackers tranquilles.

Vous souffrez de ces affrontements ?

Ce qui me fait souffrir, c’est la trahison. Un jour, je me suis réveillé et j’étais devenu homophobe, puis transophobe, ou féminophobe même pour Warning. Ça fait du mal parce que les affrontements les plus forts sont avec des gens a priori dans mon camp. Je suis arrivé à un niveau de sagesse, un niveau de moralité dans ma sexualité et précisément ceux qui n’y arrivent pas se sentent stigmatisés.

Parlons de ceux qui n’y arrivent pas. Vous dénoncez une nouvelle fois l’Internet, qui ajoute de la violence aux rapports entre hommes, la dépendance à la sexualité, la boulimie…

Je suis fasciné par le fait que tout le monde fait comme si ça n’existait pas, comme si Internet n’avait pas d’influence sur la sexualité des gens, gays ou hétéros. Enfin, Meetic est coté en bourse ! Où va-t-on dans la consommation sexuelle, la recherche de prestige, la consommation, la boulimie ? Il faut réfléchir à l’impact de ces nouveaux médias : comment on maintient la relation dans un monde de l’hyperchoix ? On voit le buyer’s remorse aux Etats-Unis, des gens qui regrettent immédiatement des achats compulsifs, c’est pareil avec le sexe sur Internet : la dominance du « plan » remplace la communication entre les gens.

Vous dénoncez aussi la généralisation de la culture SM à la sexualité des gays tout court que vous mettez en parallèle avec le fait que plus rien ne semble être possible au niveau militant.

La surreprésentation de la sexualité SM, c’est aliénant pour les gens qui ne sont pas dedans. C’est la même aliénation que la mode. On me reproche d’avoir un discours normatif, mais qu’en est-il de ces discours insidieux qui imposent le SM, la mode aux autres ? Le problème de la sexualité SM, c’est de séparer le corps de la relation, le sexe de l’amour. Si je ne pose pas ces questions, qui va le faire ? Qui peut nous éclairer sur ces sujets ? Duteurtre ou White ? Je dénonce le fait que le discours sur la prévention dans les pays riches n’avance pas, car les cadres du milieu associatif ont une vision très permissive sur ce qui est hardcore dans la sexualité. Ils n’abordent pas le fond du problème car ça les concerne. Il faut s’intéresser à la défense des intérêts de la majorité, et moi je m’intéresse à la majorité d’une minorité. Ce n’est pas parce qu’il y a des brebis galeuses que je ne m’intéresse pas au reste du troupeau.

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