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Un été au jardin pour L.Art Magazine

samedi 27 juillet 2013 ,par Didier Lestrade

juillet 2013

J’ai lu récemment une chronique sur la nécessité d’être immobile quand on écrit. Ceux qui ont envie d’écrire se demandent parfois qu’il existe des recettes. Comment arriver à ce moment où les mots viennent par eux-mêmes et dépassent l’inspiration. Surtout à une époque où nous sommes constamment sur Internet, via le portable ou ailleurs. Le chroniqueur disait que les gens bougent trop et c’est un fait, nous n’avons jamais autant gesticulé qu’aujourd’hui. Nous sommes sans cesse dans le mouvement d’un point A à un point B. L’écriture est forcément un moment d’immobilité, même quand on est dans le train (comme en ce moment même) ou dans l’avion. Il faut pouvoir s’arrêter pour taper un texte sur son ordi ou son iPad. Bien que j’ai vu à New York des étudiants taper sur leur ordi portable en marchant dans la rue mais là-bas, c’est vrai, les trottoirs sont larges sur la 14ème Rue. Il faut pourtant parvenir à une certaine immobilité pour laisser les mots vous envahir et je n’ai pas d’autre conseil à offrir à ceux qui veulent écrire, à part le fait de prendre l’habitude de noter toutes les idées qui traversent votre esprit. Ecrire est un travail et même lorsqu’on écrit pas, il faut emmagasiner des listes d’idées, comme dans n’importe que métier.

J’ai déjà écrit que la nature ne vous regarde pas quand on est seul. Ou plutôt, elle vous regarde mais pas du tout comme une personne ou un animal. Elle vous inspire mais pas toujours dans le grand thème des espaces et des panoramas. Le jardin, le champ, la forêt vous nourrissent surtout quand vous faites des tâches très répétitives comme ramasser les feuilles mortes, chercher des champignons, couper du bois ou regarder les galets sur une plage. Plus le travail est minutieux et plus il vous vide la tête tout en l’influençant.

Je prends un exemple. En ce moment, il faut éclaircir les arbres fruitiers, surtout ceux qui sont en espaliers. C’est exactement comme les semis de radis que l’on effectue en ligne droite : il faut jeter 10 semis pour n’en garder qu’un seul, de manière à ce que je jeune radis puisse avoir assez de place pour grandir. Sur les tiges des pommiers ou des poiriers, on ne garde qu’un fruit par bout de tige. Il faut donc sacrifier sans état d’âme pour ne garder que la plus jolie pomme, la plus grosse ou celle qui n’est pas attaquée par une maladie ou un insecte. Cela rend grognon car il faut en jeter beaucoup pour que la sève nourrisse ce fruit en particulier, et pas d’autres. Il faut procéder avec un sécateur et on en profite pour dégager le fruit des feuilles qui le cachent du soleil. La règle, c’est que l’air doit circuler au maximum dans l’arbre et autour du fruit. Il doit être dégagé pour bénéficier du maximum de lumière mais surtout, par un été orageux comme celui que nous allons connaître, il est impératif que le fruit ne soit pas confiné dans un environnement étouffant qui favorise plein de maladies. Ainsi dégagé, la pomme ou la poire sera moins fragile face aux insectes qui la piquent parce que ces petites bêtes préfèrent faire ça en douce, cachées par les feuilles. La finalité de l’arbre fruitier n’est pas uniquement de produire une récolte. Son fonctionnement normal, c’est avant tout de pousser. En ce moment, l’arbre fruitier lance des nouvelles tiges qui ne servent à rien car il dispose assez de feuilles pour respirer. On conseille alors de procéder à une taille en vert qui permet à l’arbre de ne pas se fatiguer à pousser. La sève doit être dirigée vers le fruit, elle ne doit pas être gaspillée à faire des tiges qui, de toute manière, seront rabattues pendant la taille d’hiver. Mon point. C’est une tâche qui demande beaucoup de temps et de concentration car un coup de sécateur mal dirigé et c’est le joli fruit que l’on coupe. Misère ! Quand vous en avez terminé avec un arbre, vous passez à l’autre sur la ligne des espaliers. Mais en revenant sur vos pas, parce que vous regardez les fruitiers sous un autre angle, vous découvrez d’autres fruits qui n’ont pas été éclaircis et le mantra que vous répétez dans votre tête est celui de la juste et de l’équité : "Ah mais cette pomme mérite sa chance aussi". Et une autre que vous remarquez aussi. Et une autre...

Pour moi, c’est un des grands plaisirs du jardin qui suscite des idées d’écriture. Je ne suis même pas intéressé à l’idée d’avoir de beaux fruits bien dorés par le soleil, en fait je ne suis pas très sensibles aux fruits, je trouve les pommes incroyablement boring et les poires, il faut souvent les manger tout de suite après la cueillette. Mais je tire de ce travail une sorte d’inspiration dans le bon traitement de mes arbres fruitiers. Ils étaient dans ce jardin avant que je m’y installe et ma concentration est surtout un hommage à l’arbre qui était là avant moi. C’est de la prévention. Tout ce qui m’entoure est concentré dans cette tâche que l’on ne fait qu’une fois par an, à un moment précis, surtout lorsqu’on suit le calendrier de la lune. Le fruitier en espalier est alors au centre du jardin. Après le travail, les fruits sont visibles sur l’arbre comme les décorations d’un sapin de Noël et le vent et le soleil pénètrent à l’intérieur comme s’il respirait mieux. C’est exactement ce que font les vignerons quand ils coupent les tiges non productrices de la vigne pour mettre en valeur les grappes de raisin.

Un autre travail que j’adore et que je ne laisser faire à personne, c’est épouiller les pins miniatures. Les miens ont presque deux mètres de haut au bout de dix ans et chaque année, il faut libérer le sujet de ses branches mortes et des amas d’aiguilles qui restent dans la touffe. Il faut mettre carrément la tête dans le pin pour dénicher les aiguilles mortes qui tombent sur le sol et qui constituent un si joli tapis. Ce faisant, le pin respire en son cœur, il prend une allure plus libre, on peut même en profiter pour couper quelques branches qui lui donneront une meilleur allure. On dégage gentiment les écailles mortes du tronc pour découvrir l’écorce nouvelle, plus colorée, et en quelques jours, avec le vent et la pluie, il se met à respirer lui aussi.

Je pense que la vie est si dure aujourd’hui que le traitement que l’on dispense à des plantes est particulièrement gratifiant. Les hommes et les animaux ont aussi besoin d’aide, mais la particularité de la plante est d’être immobile. La plante est un écrivain. L’écrivain est la plante. Elle ne va pas crier dans le jardin pour appeler à l’aide et attirer votre attention. Si on ne la soigne pas, si on ne lui montre pas que l’on sait comment faire pour la guérir, elle vivote ou elle meurt. Parfois, elle dépérit malgré tout. Mais elle ne peut pas bouger de place. Il faut aller vers elle car elle ne peut pas venir à vous. Bien sûr, les annuelles ou les vivaces ont la possibilité de se propager dans un coin du jardin qui leur est plus propice. Les graines savent voler et germer là où la plante a décidé que le spot est idéal. Parfois elle s’installe même là où on n’a absolument pas envie de la voir, comme devant la porte, au milieu d’un escalier ou sur le passage d’un chemin. Mais il faut être tolérant et si cela ne gêne pas trop, laissez-là au moins grainer pour une saison, le temps qu’elle se ressème ailleurs.

C’est cette gentillesse sans verbe qui nourrit les mots. Quand on soigne un humain ou un animal, la voix est nécessaire, cela fait même partie intégrante du processus de guérison. Pour la plante et la nature, le geste suffit. On peut parler à une plante, la caresser aussi, la prendre dans ses bras comme faisait Emerson avec les troncs d’arbre, la complimenter de loin avec les amis mais je ne suis pas assez New Age pour entamer une discussion imaginaire avec un végétal. Même dans cet échange, je reste silencieux. Si l’on me regarde de loin quand je jardine, je suis sérieux. Je n’ai surtout pas de sourire béat. Je ne suis au centre de rien, c’est la plante qui est au centre. Certains jours, je suis dans l’humeur pour m’occuper que d’une variété, comme lorsqu’on décide de travailler uniquement sur les rosiers. D’autres jours, je passe d’une variété à l’autre sans distinction. C’est cette équité que je trouve dans le jardin et que je ne trouve pas dans le monde. Il y a une justice et c’est moi qui l’applique. Je suis le dictateur de mon jardin, un despote qui laisse ses sujets respirer, qui leur offre parfois une année sabbatique qui réussit (ou pas). Il y a plusieurs coins de mon territoire qui échappent à ma justice. Je ne peux pas tout faire et je ne veux pas tout faire. Je sais que c’est souvent le hasard qui fait les plus beaux tableaux. Comme je disais, les plus belles fleurs sont souvent celles qui sont arrivées là toutes seules.

C’est ce qui nourrir mon écriture car j’ai beau être seul, mon jardin protège ma maison et ce qui protège ma maison me protège aussi. Je suis un réfugié de la capitale et comme toutes les personnes qui ont quitté leur pays, j’ai volontairement cassé quelque chose qui me reliait à mon passé. Quand je vais à Paris, je ne vois que des murs. Beaucoup d’hommes beaux passent devant ces murs. Ces hommes ne sont pas dans mon jardin, c’est évident. La nature est peut-être le succédané de ces hommes. Mais depuis 15 ans, je n’ai toujours pas rencontré un homme qui comprenne vraiment ce que ces plantes ont à dire et je me demande quelle est la signification de ce mystère. Ou de cette injustice. Je croyais naïvement qu’en faisant ce jardin, j’attirerais un amoureux de la nature qui m’aimerait précisément parce que je lui offrirais un équilibre qui est de plus en plus rare. Je m’attendais à voir venir un autre réfugié qui ne saurait pas où habiter et qui serait heureux de trouver un abri. Je me disais que ces pommes et ces poires, ce n’était pas vraiment elles que je soignais, c’est l’homme à qui je les donnerais qui en profiterait pour se refaire une santé. Je me disais que ce jardin était ma source d’équilibre et qu’il était assez grand pour équilibrer un couple. Je me disais que ce serait une manière d’appeler le romantisme, plus efficacement qu’une drague sur Internet. Cela m’aiderait à le séduire, comme un homme qui aurait deux chevaux dont l’un aurait besoin d’être monté par un partenaire. Ou quelqu’un qui a deux chambres dont l’une serait vide. Ou quelqu’un qui a deux CDs originaux de Motorbass et une collection rare de pornos en DVDs.

Au bout de dix ans dans ce jardin, je réalise que ce rêve était encore trop naïf. Il n’avait pourtant rien de secret, j’ai parlé de cet espoir partout, dans les livres et sur Internet et je n’ai jamais rencontré d’homme qui me dise "Je veux t’aimer parce que je veux apprendre à tailler correctement les rosiers". Ou "Je veux apprendre à faire des murs en pierres avec toi". Je trouve ça dingue. Je suis pourtant resté six ans avec celui qui m’a permis de jardiner avec lui dans la maison de ses parents en Normandie, ce qui m’a incité à m’installer à la campagne. Ce cadeau qu’il m’a offert a été à la base de notre entente, même quand l’amour entre nous a commencé à s’user. Il m’apportait des plantes et des arbres, je les plantais et on les regarder grandir ensemble. Je crois que c’est un sentiment de fidélité aussi riche que les autres. On se répartissait un partage tacite du jardin. Lui se levait tôt, bien avant moi, pour prendre son café au milieu de la rosée de la pelouse. Moi j’allais dans le jardin en fin de soirée, seul, sous la lune, quand l’autre dormait depuis longtemps.

Cette immobilité dans le jardin est celle du daydreaming, une transe qui vous change sans le savoir. David Brooks, le philosophe ami de mes lectures, dit que le cerveau est un organe malléable. "Quand vous avez une activité, ou une pensée, vous changez une partie de vous-même qui vous rend légèrement différent de la personne que vous étiez avant. Chaque heure passée avec les autres, vous devenez un peu comme eux". Et je me demande : que se passe-t-il dans le cerveau quand on perd des années sans être avec celui qui doit vous changer ? Brooks cite un auteur, Frederic Buechner, qui parle d’un endroit "où notre bonheur profond rencontre la faim profonde du monde". Cet endroit est mon jardin. Vous ne le saviez pas ? C’est mon village.

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