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Can You Handle It - la Hi-NRG comme défi gay

jeudi 5 juillet 2012 ,par Didier Lestrade

Un article écrit pour la revue Audimat qui vient de sortir. Je viens d’ajouter des liens hypertexte pour permettre de mieux écouter les morceaux. N’joy.

S’il existe un aspect de la musique qui a été relativement peu décrit, parce que rendu peu crédible, c’est le contenu des paroles des phases les plus cheesy de la club culture. J’ai souvent abordé ce qui était dit dans les chansons à la belle époque de la disco où une grande partie des disques incitaient le danseur à pénétrer dans cet endroit intimidant qu’était le dancefloor. Une foule de hits étaient des exhortations à oublier le clubbing d’avant, quand les gens dansaient relativement peu dans les clubs, afin d’aller là où ça se passe vraiment, rejoindre les autres, participer, se laisser aller. Ces disques disaient "Move On Up" (Curtis Mayfield), "Lets’ Groove !" (EWF), "Stomp !" (Brothers Johnson) parce que les gens, réellement, à l’époque, n’étaient pas habitués au night clubbing. Les années 70 avaient ce message principal : allez-y, perdez-vous dans la musique, c’est fondamental.

Quelques années plus tard, au début des années 80. La disco est considérée comme morte, mais nous sommes nombreux à savoir que la production de dance music n’est pas tarie, au contraire. Le son de New York (Prelude, West End, Salsoul) approfondit la dance comme un phénomène urbain incontournable car ces morceaux passent dans tous les magasins et les radios de Manhattan. En Europe, la pop anglaise est aussi, elle entière, tournée vers la dance. Il ne s’agit plus de convaincre les gens de danser, ils le font désormais depuis des années. La Hi-NRG apparaît alors en 1981 et reprend le fil pédagogique en avançant un autre message : we dare you. Le message s’adresse au danseur : on lui demande d’aller plus loin - s’il en est capable. Il est mis au défi.

La Hi-NRG était alors la deuxième vague de dance music pour et par les gays. Il y avait eu Jacques Morali et les Village People, "Born This Way" de Carl Bean, "There But For The Grace Go I" de Machine. Il y aurait désormais Ian Levine. Le son était un condensé de codes sonores homosexuels et si le disque devenait un tube, comme "So Many Men, So Little Time" de Miquel Brown ou "Searchin’" d’Hazell Dean, alors cela devenait de la pop pure et simple. Ce son était surtout britannique avec le producteur Ian Levine, le précurseur de Stock Aitken & Waterman, les plus grands producteurs anglais des années 80. Soho était le centre de cette production et les DJ’s allaient chercher leurs maxis dans ces petites boutiques sans décor, précurseurs de la scène house à venir. La Hi-NRG était bien sûr aussi aux USA avec le label de Sylvester, Megatone, ainsi qu’au Canada avec Denis Lepage de Lime. Bobby O régnait suprême sur New York, une influence majeure de New Order et des Pet Shop Boys. Le motto était alors TAKE ME HIGER (IN CAPS PLEASE) car les drogues gays étaient déjà là et le son musical était clairement une extension de l’effet chimique des substances récréatives. C’était une musique plus dure, comme l’effet des poppers.

Ce qui me marquait à l’époque du Tea Dance du Palace et des nuits à Haute Tension, le club de David Girard, c’était ces tubes comme "Can You Handle It" de Sharon Redd ou "Do You Wanna Funk" de Sylvester. Les artistes s’adressaient au public en lançant un défi très sexuel. Est-ce que tu peux le faire ? Est-ce que tu vas assurer ? Je te défie d’y arriver. Ces disques avaient tous des breakdowns qui étaient conçus pour soulever les bras de 1000 mecs, il y avait de la testostérone, alors que les disques de New Wave, même dansants, étaient plus réservés. La New Wave était plus retenue, plus civilisée. Tandis que la Hi-NRG était un défouloir. L’analogie entre la danse et le sexe revenait à nouveau dans le domaine masculin gay. Ce qui n’a plus cessé depuis avec une successions de vagues dans la house des années 80 avec "Jack Your Body" qui était une manière de danser comme on se branle et plus tard le "A Deeper Love" de Clivilles & Cole (le rectum - pour tout vous dire). La Hi-NRG était donc l’étape préalable à la house, dans la manière de dire "J’y suis, mais seras-tu assez courageux pour me satisfaire ?". Est-ce que tu peux danser plus longtemps ? Est-ce que tu es endurant dans la danse comme tu peux l’être dans le sexe ? Dans sa version la plus drôle, c’est "You Think You’re a Man" de Divine. Et c’est précisément que se développent en Europe les Weekenders hétéros qui permettent de danser plus longtemps. C’est aussi au même moment que le Saint et le Paradise Garage développent leur concept de clubs after hours à New York. La musique doit désormais être un parcours étalé sur le temps, dominée par des danseurs résistants, parce que c’est une métaphore de la persistance sexuelle.

La Hi-NRG a été le genre musical qui a permis de créer une jonction entre le clubbing du Garage "Don’t Make Me Wait" des Peech Boys et la disco du milieu des années 80. Pour nous les gays, ce fut notre contribution à l’évolution de la dance music. On pouvait très bien arriver à la house sans passer par The Cure, mais on ne pouvait pas arriver à la house sans "Menergy" de Patrick Cowley. Ce fut une période de préparation qui a duré toute la première partie des années 80 car nous avions déjà dansé toutes ces années avant l’arrivée de Chicago. Et le fait que la Hi-NRG soit sortie de son carcan gay pour faire des tubes pop (pas toujours les meilleurs, c’est vrai) montrait une idée minoritaire comme un avant-poste identitaire. Les hétéros comprenaient ça tout de suite et c’est ce qui plaisait, exactement comme le Hip-Hop, au début, ne s’adressait qu’aux Noirs pour s’ouvrir sur la planète entière. On voyait que la Hi-NRG vivait grâce à son public gay qui achetait ses disques et qui allait dans les clubs où cette musique était jouée. C’était un des grands moments de Heaven à Londres.

Si on se rappelle bien, la HI-NRG et le rap se sont développés au début des années 80 avec la même idée de défiance. I dare you. C’est une manifestation de pouvoir et d’identité très forte, très masculine : c’est à prendre ou laisser. Soit tu comprends les paroles et tu t’identifies à ce que l’artiste dit, soit tu passes à côté du message et tu as raté le truc. Et dans les deux domaines musicaux, la même puissance sexuelle, gay d’un côté, thug de l’autre - dans la même idée d’exagérer, de glorifier son propre discours, de vantardise, to boast). Même si la Hi-NRG détestait le rap et le rap détestait la musique gay, le fonctionnement minoritaire était le même : on est pas respectés par la société, donc on va se prévaloir d’une certaine supériorité. Soit tu arrives à assurer, soit tu n’arrives pas à satisfaire cette puissance noire. Car tout était symbolisé, encore une fois, par la bite. Le sexe gay et le sexe noir étaient alors le summum du défi parce qu’il fallait pouvoir les affronter quoi.

Si les paroles du rap furent, dès Sugarhill Gang, centrées sur l’idée de défi et d’exagération, cela se jouait sur cette idée anatomique que l’on trouvait aussi, dans le nom même de Hi-NRG, l’énergie forte tirée du tube d’Evelyn Thomas, "High Energy" - et ces appellations ne se décident pas comme ça toutes seules, ce sont des noms de guerre qui s’établissent à partir d’un consensus commun et d’un héritage commun (là encore, "Menergy" de Patrick Cowley et Sylvester).

Si la HI-NRG n’est plus créditée dans l’histoire de la dance music, à l’opposé de l’Italo disco qui, elle, est devenue une référence musicale ET intellectuelle à la fois, c’est parce que les gays eux-mêmes n’ont pas entretenu son souvenir et son apport dans la musique at large. Il n’y a pas un seul livre consacré à la Hi-NRG. Pour garder toujours le même point de comparaison, l’Italo disco a sûrement plus d’adeptes aujourd’hui qu’en son temps, même si c’était, quand même, un mouvement populaire, qui faisait beaucoup de tubes. On est passé d’un style très naff de "I Like Chopin" de Gazebo à la joie pure du "Happy Station" de Fun Fun et la pointe de la sophistication avec "Friends" d’Amii Stewart. Les pochettes de disques d’Italo disco ont été réhabilitées et les hétéros, comme les gays, y ont trouvé une excentricité fabuleuse de nanas hyper maquillées, de fringues colorées et drôles, de typos complètement baléariques.

La Hi-NRG possède tout autant d’attraits (image, pochettes de disques, ordinateurs) mais n’est pas parvenue à se montrer si crossover, même si le son a été copié et recopié dans la pop actuelle et ceci depuis l’Electroclash du début des années 2000. Si Bobby O et Patrick Cowley sont aujourd’hui des noms plus connus qu’à leur époque, ce n’est pas le cas pour toutes les chanteuses du genre qui restent connues uniquement à travers leurs plus grands titres, souvent les moins bons. Et très peu de DJ’s se spécialisent dans ce son, ce qui veut dire que peu de journalistes continuent à faire vivre cette époque alors que tout, pourtant, est redigérée aujourd’hui. Par exemple, il existe très peu de documentaires sur la Hi-NRG alors que les docus sur la techno de Detroit abondent désormais. Si cela ne s’est pas fait, malgré la profusion de documents sources, c’est que les gays eux-mêmes n’y trouvent pas d’intérêt. Les vidéos fourmillent, les souvenirs sont toujours présents, les DJ’s ont gardé leurs disques mais tout ce genre reste inexploré, comme une bulle musicale qui resterait à l’écart. Les sons sont vampirisés mais personne ne donne le crédit à l’origine de ce genre, peut-être pour mieux se l’approprier. La Hi-NRG est le réservoir d’idées pas chères de la musique moderne. Il suffit de voir l’influence énorme que peut avoir l’Eurodance sur la musique noire américaine actuelle. Tous les tubes de Flo Rida et Lady Gaga ont des connotations et des samples bien de chez nous.

Peut-être que la Hi-NRG, sous son aspect le plus menaçant, le plus dans le défi, n’a pas le succès qu’elle mérite chez les gays car ces derniers n’ont plus envie de ce coté tranchant. Les gays sont entrés dans une période léthargique, alors que le monde explose de partout, ce qui est vraiment un mystère que je ne parvins pas à m’expliquer complètement. La musique reste un vecteur de liberté et cette Hi-NRG fut le fond musical de l’époque la plus insouciante de l’homosexualité récente. Celle d’avant le sida. C’est pourquoi elle devrait être aimée et entretenue dans son souvenir.

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