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Slow Jamz & Hot Songs

lundi 30 août 2010 ,par Didier Lestrade

Texte du livret, 2008

Larry Wu : « Let Me Show You »

1984. Il y a vingt-quatre ans. Dans la dance music, autant parler de préhistoire. Un moment spécifique : l’électronique n’est plus une nouveauté, mais un compositeur digne se devait de travailler son intro avec minutie. Cette boucle de synthés ascendante positionne tout de suite ce morceau dans un style funk presque planant avec des vocaux très Detroit Spinners, très Philly Sound de la période tardive. De son vrai nom Larry Wedgeworth, Larry Wu n’est sûrement pas une des signatures majeures d’Atlantic, pourtant son style est tout à fait représentatif des centaines de disques sortis à la même époque. Ce musicien de studio de New York commence à faire parler de lui en 1980 sur un petit label du Massachussetts et produit son premier vrai hit chez Atlantic qui finit par avoir un écho au sein de la scène funk anglaise, alors très en pointe, nourrie par des années de Northern Soul et de rare groove. Atlantic n’a d’ailleurs pas poussé ce disque, produit par Amir Bayan avec l’aide de Tony Carbone, un musicien proche d’Arthur Baker. Trois ans après, Larry Wu signe chez Next Plateau son groupe Modernique. Dans la motivation romantique, « Let Me Show You » est un titre de présentation. C’est ce que chante un homme à la personne convoitée, le premier pas de la drague, une sorte d’introduction prometteuse mais plaintive. La version instrumentale du morceau est classique dans l’élaboration musicale de l’époque. Les synthétiseurs provoquant tant de nouvelles perspectives dans le funk, les vrais instruments perdent progressivement leur place pour un meilleur son. En fait, ce disque est le parfait exemple de secret caché de la dance music. Ce n’est pas un classique connu de tous, c’est tout simplement un morceau que l’on est heureux de ressortir de l’oubli. C’est un des liens sentimentaux qui sert d’épine dorsale de cette compilation.

Kleeer : « Tonight »

Funk bonanza. Sur un total proche des six minutes, Kleeer développe une intro qui en dévore presque un sixième et qui se permet le luxe de provoquer un breakdown à la… cinquantième seconde. Ce groupe mineur, formé en 1972, a longtemps hésité à trouver sa voix entre le rock et le funk. « Keep Your Body Working », en 1978, est peut-être leur plus célèbre morceau, dans un style pré-Garage très pur. Après plusieurs noms et plusieurs labels, Kleeer rejoint Atlantic en 1979 et adopte son logo caractéristique qui attirera l’œil des fans de funk robotique, riche en synthés et vocoders, à la Zapp. C’est aussi l’extrême volatilité du style de son bassiste, Norman Durham, qui marquera ce groupe dans l’esprit des vrais amoureux de funk. Car pour les connaisseurs, Kleeer devient vraiment profond avec le milieu des années 80, avant de disparaître sans prévenir. « Tonight » (1984), produit par Eumir Deodato, sera leur seul vrai hit dans les charts (N°33 aux USA). Ce groupe s’est souvent cantonné aux morceaux dans la fourchette basse du midtempo, pour accentuer le groove de leur funk. « Intimate Connection », « Never Cry Again », « You Did It Again » et surtout « Taste The Music » sont des morceaux raffinés tout en étant sexy, le matériel idéal pour des samples (DJ Quik et Lil’Jon sont passés par là). Quand vous allez sur YouTube, vous réalisez que Kleeer est ancré dans une niche très secrète, alimentée par des fans qui sont pourtant fascinés par la puissance de ce son, qui alimente toujours le hip hop moderne. Plus récemment, Jamiroquai et Groove Armada ont choisi ce titre pour leurs compilations respectives « Another Late Night ». « Tonight » est aussi l’exemple type du morceau de funk qui insiste sur l’urgence : le score doit être obtenu cette nuit, sans faute. C’est une promesse sexuelle et il est important qu’elle soit comprise. Des deux côtés.

The System : « You Are In My System »

Ce qui est génial avec les bornes d’écoute dans les grands magasins style Fnac, c’est que vous êtes là, à écouter les premières secondes du premier titre, du second, du troisième. Et avec The System, vous comprenez qu’on fait exprès de vous aligner plusieurs titres dans le mêle style, uniquement pour bien faire comprendre : this is funk with blasslines, 1982 style. The System est un duo : Mic Murphy (chanteur) et David Frank (claviers) et « You Are In My System » est leur premier hit, qui les amènera à collaborer ensuite avec Chaka Khan (« I Feel For You ») et Mtume (« Juicy Fruit »), mais aussi Ashford & Simpson et Howard Johnson, oublié qui collectionna une série non négligeable de hits. Robert Palmer finira par reprendre « You Are In My System », mais l’original reste supérieur. Le groupe se sépare en 1989 après une très jolie série de hits mineurs : « This is For You » (1985), « Don’t Disturb This Groove » (1987).

Wanda Walden : « I Must Be Dreaming »

Qui se souvient de Narada Michael Walden ces jours-ci ? Il existe un moment où des producteurs aussi prolifiques de Walden sont rejetés en masse par le public, comme pris d’une overdose de succès. C’est ce qui s’est passé avec Narada Michael Walden, le producteur du « I Wanna Dance With Somebody (Who Loves Me) » de Whitney Houston, « Freeway of Love » d’Aretha Franklin et d’une quantité renversante de hits pendant les années 80. Mais ce qui est beau chez lui, ce sont encore et toujours les hits secondaires comme ce « I Must Be Dreaming » de 1982, produit pour sa belle sœur Wanda. Dans un style musical et post-adolescent très proche de ce qu’il faisait pour Stacy Latisaw et même Evelyne King, Walden produit de la dance un peu bubblegum, très Middle West américain, beaucoup plus axée sur le support radio que le clubbing, mais qui marque réellement l’envahissement musical de la dance music au long de cette décennie. Après « tu es dans mon système », la case sentimentale suivante est un peu « Je dois être en train de rêver ». Le rythme cardiaque commence à s’accélérer.

Stacy Lattisaw : « Feel My love Tonight »

À l’âge de 11 ans, Stacy Lattisaw a décidé qu’elle chantait « suffisamment bien pour devenir professionnelle » et, un an plus tard, sortait son premier album, « Young And In Love », une sorte de disque fondateur de l’amour avant la majorité sexuelle. Elle devint vite une célébrité à Washington D.C. et fut encouragée par une foule de personnalités issues de la musique et de la politique. Johnny Gill, par exemple, était un ami d’école. En tant que soul boy, je me suis toujours demandé pourquoi j’avais un faible pour ce prodige. Dès « Jump To The Beat » en 1980, son profil était étrange parce qu’elle était la seule teenager de la disco classique (avec Freddy James et son tube « Get Up And Boogie »). Mais surtout, il y avait dans sa voix aigue un aspect latin qu’il me semble avoir retrouvé plus tard dans le freestyle et le Latin Hip Hop de Judy Torres. « Feel My Love Tonight », tiré de l’album « With You » (1981), est une petite merveille, un morceau caractéristique de sa longue collaboration avec Narada Michael Walden. Doté d’une intro tourbillonnante qui accroche l’auditeur dès le début et qui refuse absolument de lâcher prise, la voix de Stacy apparaît avec un délivré très Sister Sledge, une basse et une guitare rythmique Chic, l’ambiance est spacieuse tout en restant obsédante : c’est la voix d’une fille très jeune, assez amoureuse et courageuse pour vouloir assurer que son amour est partagé et, hum, senti. Genre.

Eumir Deodato : « Night Cruiser »

As a kid, j’écoutais sur une minuscule radio les émissions anglaises de Robbie Vincent sur la BBC ou Norman Jay sur Capital Radio, quand le Jazz Funk a rendu célèbre toute une série de d’artistes et de groupes un peu oubliés comme Bob James, Spiro Gira, Shakatak, Rah Band, Heatwave, Sadao Watanabe. L’Angleterre a donc offert une base importante à ce genre musical grâce aux milliers de personnes qui se rassemblaient dans les Weekenders de Caister sur la côte Est et qui ont préparé, sans le savoir, l’apparition des raves de 1987. C’était un moment jamais vu dans la dance music avec une myriade de hits qui revendiquaient fortement leur statut d’instrumentaux. Cela ne s’était jamais vu, et les fans de funk adoraient cette fusion entre la dance music et des principes mélodiques hérités du jazz moderne. Eumir Deodato n’avait pas seulement un nom exotique qui fascinait par son exotisme, il évoquait la crème de producteurs de l’époque, tels que Roy Ayers, George Duke, Herbie Hancock, Chick Corea ou Marcus Miller. « Night Cruiser » est un de ces morceaux que l’on peut analyser de seconde en seconde tellement il est bien construit. Il suit un plan mental qui rassemble des fans de musique issus de mondes différents pour les diriger tous vers la piste de danse. C’est aussi un disque sentimental par son titre, qui laisse imaginer une promenade en voiture sur une route élargie par la nuit et la liberté de se sentir seul avec la personne que l’on vient de rencontrer dans la chaleur d’une nuit d’été. C’est un morceau feel good et définitivement cool. Miami Style.

Patrice Rushen : « Number One »

Un autre instrumental de 1982. Patrice Rushen est une de ces rares grandes artistes des années 70-80 qui n’ait pas été oubliée, grâce à la version du « Forget Me Nots » de Will Smith (« Men in Black », 1997) et par son look raffiné repris à la lettre par Alicia Keys. Elle est aussi connue pour ses capacités illimitées : pianiste, productrice, chef d’orchestre, c’est une femme totalement indépendante qui a collaboré avec les plus grands de la scène jazz comme Quincy Jones, Ramsey Lewis, Jean-Luc Ponty. « Number One » est tiré de son album « Straight From the Heart », dix ans exactement après sa prestation lors du festival de Jazz de Monterey, alors qu’elle n’avait que 18 ans. Encore une intro toute en ascension qui mériterait d’être étudiée par de nombreux producteurs modernes. Et tout de suite après, un rythme pédestre accéléré qui a ce côté décontracté de la musique brésilienne avec les voix cachées de Patrice Rushen qui mène son orchestre avec minutie et autorité. Le jazz est présent tout au long du titre avec des solos de piano et des sections de cuivres toujours précis et jamais aliénants. De nombreux bridges et breakdowns jonchent le morceau qui garantissent que l’ennui n’est pas une option. « Number one » est une déclaration sentimentale sans mot. C’est le moment précis de la rencontre qui entraîne la certitude : il ou elle représente ce que je cherchais, ce que j’imaginais depuis toujours.

Chaka Khan : « Clouds »

Dans toute relation qui débute, des nuages parviennent à s’immiscer dans l’inconscient. Est-ce que tout se passe bien ? Pourquoi a-t-il dit ça hier ?On aurait du renter ensemble. Tout a été dit sur Chaka Khan, une des vocalistes les plus importantes du R&B et une personnalité totale, aussi puissante que Tina Turner ou Janis Joplin. En 1980, « Clouds », écrit par le duo Nicholas Ashford et Valerie Simpson, met en musique une détérioration sentimentale passagère, introduite par un déchirement de l’air. C’est un morceau court et condensé, d’une précision étonnante, qui permet à Chaka Khan de délivrer une performance vocale intense, poussée par une section rythmique toujours prête à rebondir. Contrairement à ses paroles presque tristes, le morceau développe un sentiment de joie qui culmine vers le bridge et un solo de guitare qui débouche vers d’autres éclats de tonnerre. Violons, guitare, backing vocals, tout est orchestré comme si le morceau était un diamant pur, délicat et puissant.

Donald Byrd and 125th Street, NYC : « Love Has Come Around »

Hymne de déclaration sentimentale. La première nuit ensemble a été belle, on a envie de sortir dans la rue et crier son bonheur. Quand j’ai acheté ce maxi, en 1981, c’était un secret caché, un disque que peu de personnes connaissaient, même s’il a bénéficié d’un pressage français. Mais ce morceau m’a impressionné par la longueur de son intro et le suspense qui en découle. Pour moi, une intro bien construite est le plus grand signe d’intelligence musicale. Donald Byrd présente ainsi dans la première minute tous les ingrédients du morceau qui dramatisent la déclaration : un grand piano en leading role, des sections de cuivre comme des ponctuations, une guitare obsédante créant une montée en puissance qui soutient des vocaux élevés, extatiques. « Je suis si heureux d’avoir rencontré quelqu’un comme toi » chante-t-il, comme s’il planait, comme s’il ne pouvait évaluer l’extrême amplitude de son bonheur, souligné par une vague de violons très haut perchés, comme un arc sonore. On reconnaît dans « Love Has Come Around » la touche Jazz Funk de Donald Byrd. Le maxi deviendra une référence du célèbre club Paradise Garage de New York et de nombreux éléments préfigurent ici de la house qui va bientôt apparaître dans les clubs américains. Une des preuves se trouve dans la conclusion du morceau, une outro longue de presque deux minutes avec des cuivres qui rappellent ceux de Barry White et des vocaux proches de ceux d’Hearth Wind & Fire. C’est un morceau qu’on veut accompagner en chantant à tue tête les quatre mots du titre, très bien séparés, comme un télégramme.

Chuckii Booker : « Turned Away »

Mais voilà, même quand la passion éclate, il arrive qu’un des deux protagonistes prenne peur devant l’engagement et prétexte d’une erreur pour reculer et rejeter l’amour. Chuckii Booker n’est pas un nom très connu du R&B. Découvert par Barry White qui était son parrain, il obtient son premier hit en 1989 avec ce morceau, et réalise ici son classique de New Jack Swing, dans le plus parfait esprit de Jimmy Jam et Terry Lewis. Ici, le style est proche d’une chorale et les mélodies en mineur sont toujours un moyen efficace pour jouer entre le chaud et le froid. Boîtes à rythmes de Minneapolis, basses en arabesques volumineuses et chorus angéliques forment un spectre atmosphérique qui prend plus d’altitude après chaque breakdown. La version de l’album que l’on peut voir sur YouTube est introduite par quelques touches de piano qui ont disparu sur la version maxi. Ce hit est resté pendant longtemps un classique des radios américaines, c’était un symbole qui marquait l’énorme emprise de Flyte Tyme sur l’ensemble du R&B américain (Chuckii fut d’ailleurs le directeur musical de Janet Jackson pour la tournée Rhythm Nation).

Mark Morrisson : « Horny »

Pendant la première rupture, la pression érotique devient intolérable, le désir enfle, malgré l’inquiétude. « Horny » est l’illustration d’un morceau funky délivré par un artiste Anglais qui n’a eu qu’un bref et intense moment de gloire de 1995 à 1997, ponctué de nombreux problèmes avec la justice. Mais « Horny » a eu la chance de bénéficier ici d’un remix parfait de la part du DJ / producteur Cutfather & Joe. Dans toute collection de disques, il y a des morceaux qui n’ont pas de prestige, dans n’importe quel sens (pochette hideuse, artiste secondaire, hit mineur). Mais on a beau tourner le maxi dans tous les sens, il est d’autant plus efficace qu’on aimerait le mettre de côté. C’est précisément son aspect naff, un peu ringard, qui le rend irrésistible. « Horny » est un morceau de mec, qui parle de sexe, d’envie d’y aller, de prendre son pied. Rien de mal à ça.

Nu Shooz : « I Can’t Wait »

L’impatience persiste. Et pourquoi ne pas l’illustrer avec un peu de moquerie avec ce hit qui concentre tous les clichés de la pop dance de 1986 avec ses expérimentations de voix samplées qui seront ensuite si prisées dans le Freestyle et la house américaine – sans oublier les dizaines de hits des anglais Stock, Aitken & Waterman. D’ailleurs la carrière de Nu Shooz sera brève. « I Can’t Wait » est un morceau assez drôle, que l’on écoute parce qu’il est dansant, mais aussi parce qu’il regorge de sons qui nous font sourire aujourd’hui et qui pourraient servir de base instrumentale à une reprise de Techtonik amusante, à condition d’en accélérer le beat, ce qui ne devrait pas poser de problème. Mais c’est aussi une plage un peu hypnotique qui sied à une fin de CD, qui provoque un peu d’inquiétude : la compilation prend une direction un peu zarbi, comme le mix d’un DJ qui déciderait de mettre un disque qui lui est très intime, au risque de perdre le fil avec le dancefloor. C’est un morceau qui possède un fort pouvoir nostalgique, on retourne très vite vint ans en arrière et sa fin ridicule se permet même le luxe de l’autodérision.

Zapp : « Computer Love »

Deuxième CD et la solitude amoureuse commence à s’éterniser un peu trop longtemps. Tiens, pourquoi ne pas faire un tour sur Internet ? Dès 1981, Kraftwerk avait prédit la place que prendrait l’ordinateur dans nos relations amoureuses avec un morceau possédant le même titre que ce classique très connu de Zapp. Débuter une sélection de CD par un morceau downtempo est toujours une bonne recette. Un moyen efficace pour recentrer le mix et ce titre possède tous les sons robotiques qui font que le style des frères Troutman (Roger, Larry, Lesteter et Terry) n’a pas pris une ride aujourd’hui. Samplé sans vergogne par le hip hop, « Computer Love », co-écrit par Shirley Murdock, représente le lien historique entre le funk kitsch de George Clinton et Boosty Collins (qui ont collaboré au premier album de Zapp) et l’Electro de Soulsonic Force du label Tommy Boy Records. Les sons aigus et compressés des percus, les voix passées au vocoder, et des effets de synthés passent particulièrement bien dans les autoradios rudimentaires de l’époque. Pendant longtemps, Zapp fut surtout connu pour leur premier hit « More Bounce To The Ounce », mais « Computer Love » a fini par devenir leur emblème.

Randy Crawford : « Last Night At Danceland »

La réunion déterminante se produit, forcément, sur le dancefloor. Randy Crawford signe ici un de ses plus beaux hits, en évoquant la joie de danser d’un point de vue féminin alors que son partenaire et parti, sûrement pour toujours, mais peut-être pas. Cette chanson est un de ces classiques que l’on garde souvent comme dernier choix après une nuit passée dans un club. Il y a encore dix ou vingt ans, le DJ sélectionnait avec précaution ce dernier morceau, pour signifier un message, ou une humeur. C’était le disque de clôture dont on se souvenait pendant la semaine avant de sortir le week-end prochain, c’était aussi la mélodie que l’on emmenait mentalement avec soi avant de s’endormir. Randy Crawford est vraiment une chanteuse à part, bien sûr connue pour son plus grand hit avec les Crusaders, « Street Life » (1979), et « Last Night At Danceland » (1980) est d’ailleurs composé par Joe Sample et Will Jennings. Mais c’est une artiste d’une étonnante constance, dont la carrière semble avoir entièrement été marquée par le bonheur. Sa voix enfantine lui est restée fidèle avec l’âge, et son registre romantique a toujours été épargné par les chansons désespérées. Son optimiste émane à travers ses plus beaux hits : « One Day I’ll Fly Away » (1980), « You Might Need Somebody » (1981) et « Rainy Nights In Georgia » (1981). Le sourire, le maintien et la longévité de Randy Crawford semblent sous-entendre qu’elle a été heureuse.

Ten City : « Devotion »

En tant qu’amoureux de House, je me suis trouvé face à un choix difficile. Cette compilation est clairement le reflet d’une sélection funk : comment incorporer l’élément House ? Atlantic ne fut pas particulièrement un label très présent dans ce genre musical, mais de nombreux maxis ont été pourtant produits, dont l’ensemble de la carrière de Ten City. L’enjeu était d’insérer un disque de ce groupe, sans que cela ne soit un ajout agressif. « Devotion » est le morceau presque idéal parmi les autres hits de ce groupe, un des plus adorés par la communauté noire américaine. C’est facile à comprendre. Originaire de Chicago, Ten City est un groupe profondément marqué par le gospel et la mélodie est composée par le plus spirituel des producteurs historiques de la house, Marshall Jefferson. Il y a toujours quelque chose de touchant et de profond dans les disques de Ten City, comme ceux de Blaze, et « Devotion » est une expression d’amour intense, inaltérable, un peu comme une affirmation religieuse.

Candi Staton : « Victim »

Encore une chanteuse qui vient du gospel. Originaire de l’Alabama, la carrière de Candi reste un mystère car, malgré plusieurs hits mondialement connus et un timbre de voix très reconnaissable, les maisons de disques ne se sont jamais vraiment intéressés à elle. En 1976, elle obtient un tube avec « Young Hearts Run Free » et, vingt ans après, elle se retrouve redécouverte par la house anglaise qui lui rend un hommage à travers le bootleg le plus recherché de l’année, « You Got The Love » de The Source, qui finira par culminer à la quatrième place des charts dans sa version commerciale. Un an après, Kym Mazelle reprend « Young Hearts Run Free » qui figurera dans la BO de « Romeo and Juliet ». On voit donc que le public anglais a constitué la principale base de cette chanteuse. Au sujet de « Victim » (1978), j’ai toujours adoré ce disque, dès le premier jour de sa sortie. Je n’avais pas l’argent pour l’acheter et j’allais chez Champs disques pour supplier le vendeur de le jouer, au moins une minute ou deux. Puis j’allais au Palace en attendant que ces huit minutes inondent le sound system. « Victim » est une vraie chanson de disco, dans la définition la plus pure. Une intro bondissante, des paroles démentes, une insistance musicale qui répète sans cesse le même chorus comme pour le rendre encore plus obsessionnel, et toutes ces petites chambres instrumentales à travers le morceau. C’est un disque qui vous accompagne, qui vous demande d’aller au bout, qui vous incite à chanter le dernier chorus les bras en l’air.

Suzi Lane : « Harmony »

Les vrais amoureux de disco ont un énorme respect pour Giorgio Moroder, le producteur allemand à la base du succès de la carrière de Donna Summer et du Munich Machine. Quand ce disque est sorti en 1979, on sentait que Giorgio était à la recherche d’une nouvelle égérie, quelqu’un qui pourrait être sa Grace Jones. Suzy Lane était une top modèle qui remplissait parfaitement ce rôle, mais sa carrière fut interrompue par un accident de voiture. Malgré tout, nous nous sommes jetés sur ce maxi avec un sentiment d’excitation mêlé de soulagement. Enfin un disque robotique qui nous offrait ce qu’on attendait : du drame et de l’électronique, une sorte de version européenne de Sylvester. Mais c’est précisément la carrière abrégée de Suzie Lane, perdue au milieu de la production inflationniste de la disco, qui rendait ce disque encore plus proche, comme si ses fans appartenaient à un groupe restreint. Au fur et à mesure des années, la côte de ce maxi n’a cessé de croître, un peu comme le remix rare du « I Feel Love » par Patrick Cowley. Il représente une pièce centrale au milieu de ces quatre saisons de l’amour, ici représentée par « Devotion », « Victim », « Harmony » et « Paradise ».

Change : « Paradise »

Dans cette compilation, mon seul regret est de ne pas avoir pu sélectionner des disques réalisés par mes producteurs préférés comme Nick Martinelli (Loose Ends, Five Star), Mtume & Reggie Lucas, qui ont signé pour des labels ne faisant pas partie du catalogue Warner. Je ne serais pas étonné, au passage, que cette niche sonore des années 80 bénéficie d’un revival prochain qui pourrait être très bien mené par des Pharrel Williams ou des Timbaland. Alors, je me suis dirigé vers l’Italie (les connaisseurs comprendront le lien). Change est surtout connu pour son premier album, « The Glow Of Love » (1980), dans lequel apparaît Luther Vandross. Au départ, ce groupe est un projet typiquement italien, mis au point par les producteurs Jacques Fred Petrus et Mauro Malavasco qui s’entourent de requins de studios provenant d’Europe et des Etats-Unis. Surpris par le succès, ils forment un vrai groupe et « Paradise » est le titre phare de leur deuxième album. Luther Vandross est parti, remplacé par Deborah Cooper, qui incopore la puissance solaire de Chic. C’est sûrement cette analogie qui fait que le morceau n’a pas pris un grain de poussière.

Chic : « My Forbidden Lover »

Réglons un détail tout de suite. Chic est le plus important groupe de disco, point barre. Et nous nous satisferons de cette affirmation parce que ça commence à bien faire et qu’on ne va pas refaire l’historique des déclarations. Quand une version extended rare de « My Forbidden Lover » passe par là, on saute dessus, c’est tout. En tant que journaliste, je me suis toujours battu contre l’envie de savoir comment la musique était construite, comment les artistes élaboraient leur art d’une manière technique. Je reconnais que cet aspect de la composition, du mixage, de l’editing et de la programmation me fascine. Mais je me suis préservé de cette frustration en décrivant la musique sous forme de volumes dans l’espace d’un club, dans l’air d’une chambre, dans les oreilles du Walkman et aujourd’hui de l’iPod. Finalement, la musique est de l’air nourri. Comme le feu est de l’air chaud. Dans ce mix, chacun des instruments prend une place inouïe, avec ces basses qui se promènent sans cesse, cette guitare rythmique qui crée un mur sonore et cette batterie qui n’est jamais grossière. Le breakdown est juste parfait, d’une délicatesse de papillon. Le genre de morceau qu’on veut remettre tout de suite parce que la leçon musicale est trop forte et que l’on découvre sans cesse des détails nouveaux, un plaisir qui se renouvelle toujours. Beautiful Chic.

Brandy : « Full Moon »

That girl. Comme beaucoup, j’ai une fascination pour Brandy, une fille qui s’est permis de devenir une icône sans faire trop de conneries. En devenant célèbre à 16 ans avec son single « I Wanna Be Down », Brandy a su préserver une sorte de correction morale qui a été très bien développée dans sa longue suite de rôles au cinéma ou à la télé. Il y a chez Brandy une attitude droite qui rejoint l’éthique de Chaka Khan qui disait, au plus haut sommet de sa carrière : « Je ne chante pas de chanson tristes où les femmes sont malheureuses ». Brandy est ainsi le role model de la middle class noire américaine. « Full Moon », à sa sortie (2002), a fait l’objet d’une douzaine de remixes au moins, et celui-ci est un peu un mashup en juxtaposant le « I Want Your Love » de Chic et les vocaux les plus sweet de Brandy. C’est un morceau qui prépare à la fin de la compile, qui descend d’un cran pour un atterrissage délicat mais profond.

Tamia : « So Into You »

Quincy Jones lui a donné sa première chance, elle a chanté sur « Missing You » avec Chaka Khan, Gladys Knight et… Brandy (il y a donc une suite un peu logique dans cette programmation après tout), Tamia est une de mes chanteuses secondaires préférées comme Chanté Moore. Je suis gaga de cette chanson de 1998. Avec le temps, je me suis construit une collection de ces perles lentes remplies de groove, comme « Time To Move On » de Sparkle, « 5 Miles To Empty » de Browstone ou « Silly » de Taral. Aujourd’hui, ce genre romantique décomplexé est particulièrement repris par la nouvelle génération de chanteurs comme Ne-Yo, Chris Brown et Mario. Tamia n’est sûrement pas une artiste très connue de ce côté de l’Atlantique et la surproduction du R&B moderne rend la tâche particulièrement dure pour ces chanteuses classiques, qui refusent de forcer le sex appeal pour se faire remarquer. Cette chanson est le signe d’un amour consommé, on en est au stade de la chanson de reconnaissance, de remerciement, de soulagement. C’est un écho féminin qui affirme que tout va bien, et au-delà. C’est dimanche matin et le soleil illumine la maison, l’odeur du café se mélange au vent qui pénètre par les grandes baies vitrées donnant sur la mer. Tamia s’adresse à son amour et lui demande de rester, mais elle chante ses mots presque intérieurement, comme si cette chanson était le reflet de ses pensées, comme si elle écrivait une lettre, avant que l’homme ne se réveille. Tout va bien.

Howard Hewett : « Show Me »

Ceux qui connaissent l’Amérique parlent avec émotion des soirées passées avec la radio dans le fond sonore d’un appartement, quand les émissions « Quiet Storm » ou « Slow Jam » passent sur WBLS. Pour de nombreux européens, ce type de soul lente est peu considéré, certains ont du mal à comprendre sa charge sentimentale et ce que cela signifie dans la culture noire. Gerard Levert, Midnight Star, Johnny Gill, Al B Sure, sans parler de R.Kelly et de Luther Vandross, ils sont nombreux à avoir donné le meilleur d’eux-mêmes pour exalter ces nuits. Howard Hewett, beaucoup plus connu comme chanteur de Shalamar, signe ici sa plus célèbre chanson (1988), toujours programmée avec insistance sur toutes les radios du grand continent. Dans un sens, comme « Can You Stand The Rain » de New Edition, c’est l’hymne idéal pour un mariage. Dans un effet de ressac maritime, « Show Me » est un classique qui vous transpose dans la promesse d’une vie commune autosuffisante car l’amour est ici magnifié, exagéré, comme si rien d’autre ne comptait. Sa performance vocale est complète, sur un lit de boîtes à rythmes et de synhés d’une finesse extrême. Tout est programmé avec un pointillisme doux et convaincant, dans un tourbillon de sons compressés, de brise et de cris d’oiseaux qui font imaginer le rivage, le coucher de soleil, les vagues qui viennent s’éteindre sous nos pieds – et le groove.

Keith Sweat : « Whatever You Want »

Keith Sweat. Comment choisir entre tous ses hits qui ramènent le beat encore plus bas vers une conclusion musicale donnant toujours envie d’appuyer sur le bouton Repeat ? On est rentrés de la plage, et l’amour reprend le dessus. Keith Sweat est une sorte de lover complet parce qu’il n’en fait jamais trop. Dès 1987, il enchaîne plusieurs hits lents comme « Make It Last Forever », « I’ll Give All My Love To You », « Nobody », « Merry Go Round », « Twisted ». Keith Sweat ne donne jamais l’impression qu’il utilise une formule. Comme R.Kelly, il satisfait ses fans en peaufinant sans cesse le même format et cela prouve ses talents de compositeur et d’interprète. Dès les premières secondes de l’intro de « Whatever You Want », c’est comme si nos résistances étaient anéanties. Après 23 hits, la compilation parvient à son terme idéal. Et peut-être que tous ces morceaux avaient pour but de nous conduire vers ce moment parfait de lover’s rock. Vingt ans après, mes vieilles cassettes de radio new-yorkaises marquent un des plus beaux moments de ma vie, et ce sont ces morceaux lents qui ont accompagné mes périodes de bonheur intense – et de solitude aussi.

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