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Dans Grindr, Mon amour ?

De la solitude des LGBT

samedi 27 juillet 2013 ,par Didier Lestrade

Juillet 2013

De tous les sujets ennuyeux, en est-il un aussi rébarbatif que la solitude ? C’est un sentiment tellement partagé qu’on ne s’étonne plus qu’une partie non négligeable de la population vive sans sexualité et sans contact intime. La solitude est comme la richesse. A l’époque de la hook-up culture et de la drague massive sur Internet, l’écart entre ceux qui ont beaucoup de relations sexuelles et ceux qui n’en on plus du tout s’agrandit. Le porno devient une entité socio-culturelle établie. Nous ne somme plus seuls comme il y a 20 ans avant l’arrivée d’Internet. Les campagnes les plus lointaines sont moins distantes, je peux en témoigner. On regarde de loin avec envie et émerveillement des gens qui ont quelqu’un dans leur vie, les photos qui le prouvent sont sur FB d’une manière quotidienne. Internet nous donne l’impression d’être seuls ensemble. Mais cette surabondance affichée de choix qui marque le début du XXIème siècle fait que nos corps ne nous appartiennent plus vraiment et être seul aujourd’hui, c’est assister impuissant à la révolution du monde. Ce n’est pas forcément le chaos, mais c’est très douloureux.

Beaucoup sont ceux qui vivent cette solitude par choix ou par obligation. La solitude devient envahissante. Mais elle n’est pas une amie pour autant. Elle se rappelle à vous en vous réveillant le matin, elle vous accompagne la nuit au stade de retarder sans cesse le moment d’aller dormir. Vous vous couchez de plus en plus tard, redoutant le moment où la répétition des jours vous met dans un automatisme qui vous énerve, sur lequel vous n’avez aucune prise. Vous vous rappelez sans cesse que désormais vous êtes plus vulnérable quand il faut traverser la foule d’un bar ou d’un club, vous vous rappelez sans cesse que votre amour vous a quitté pour une raison vraiment débile et injuste. Vous aviez confiance, désormais vous figurez sur la liste des hommes diminués. Vous finissez par être un expert de votre propre solitude et on vous sollicite pour écrire et témoigner sur votre condition.

Je n’ai pas particulièrement envie d’écrire sur la solitude comme je n’avais pas particulièrement envie d’écrire sur la séropositivité. Il faut le faire pour que ça sorte, c’est tout. L’avantage de l’écriture, c’est qu’on peut évacuer des idées qu’il faut dompter. Certains pensent qu’on se crée des spécialités mais on écrit sur ce que l’on vit et ce serait grossier de mentir en faisant croire que tout va bien quand la solitude change tant de choses dans la vie de tous les jours. On se rappelle sans cesse ce besoin de voir son cœur bondir à nouveau et de partager quelque chose de beau avec quelqu’un.

Pour parler de solitude, il faut laisser tomber un certain nombre de convenances et aller au fond de la franchise, quand on regarde des films uniquement parce qu’on y voit des amoureux ou qu’on regarde du porno parce que c’est le seul moyen d’assister à la sexualité d’individus qui se rencontrent réellement. Il faut être très franc pour aborder le moment où on se laisse aller et qu’on don’t give a fucking fuck parce que de toute manière il y a personne pour le remarquer. Et s’ils remarquent, fuck them too. On regarde tous ces visages sur Grindr et Scruff et ailleurs et on hésite à appuyer sur n’importe quel bouton parce qu’on se demande ce qu’on a à leur offrir. Et puis, il y a tous les autres gays sur le catalogue où franchement c’est non merci, faut pas exagérer non plus hein. Vous êtes désespéré mais pas à ce point. On refuse de rentrer dans un fonctionnement où l’on va draguer à 4h du matin un mec que l’on n’aurait jamais regardé à 23h. La solitude, c’est ça aussi, un test de résistance. On peut crever misérable mais pas complètement amnésique de sa propre réalité non plus.

Il est connu que dans les années 80, les gays entre eux n’avaient pas une très bonne image de la vie en couple. Le sexe était si nouveau, si présent qu’on soupçonnait les gays en couple de ne pas vouloir jouer le jeu de la liberté sexuelle. Pourquoi s’attacher à quelqu’un quand ont avait attendu de si longues années pour rencontrer tous les mecs possibles ? Aujourd’hui, le sexe est redevenu central chez les gays après les vingt années noires du sida mais le paradoxe est que l’arrivée du mariage gay favorise à nouveau d’idée du couple LGBT. Donc d’un côté, il y a la hook-up culture, on baise sans lendemain, de l’autre il y a la possibilité de devenir un couple face à la société et à l’opposé de tout ça, il y a cette part grandissante de solitude. Où est l’équilibre ? Dans les statistiques du recensement aux Etats-Unis, sur plus de 100 millions d’américains, presque la moitié n’est pas mariée. Les mères choisissent d’avoir des enfants seules et l’absentéisme masculin dans les familles a pris des proportion épidémiques. Le fait est, à travers le mariage gay, une nouvelle pression s’exerce sur la société. Certains chercheurs en sciences sociales s’inquiètent que cette nouvelle norme entraîne des situations d’exclusion. On commence à penser que si vous ne voulez pas vous marier, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche chez vous. Après tout, pendant des siècles et des siècles, le mariage était la norme absolue. Aujourd’hui, de plus en plus d’hommes et femmes choisissent de vivre seuls. C’est le solo living. A Manhattan, plus de la moitié des appartements hébergent une personne. Une seule.

Pour m’intéresser à ce sujet (j’ai écrit un livre sur ça), je vois bien que la solitude chez les LGBT est beaucoup plus discutée aujourd’hui qu’avant. On comprend enfin que cette solitude impacte les données dures, celles des suicides, des dépressions, des périodes sans travail, la consommation de drogues et d’alcool, bref des comportements qui coûtent très cher à la société. Dans le milieu gay, souffrir de la solitude est tellement commun que c’est presque un tabou. Les médias en parlent assez peu. Mais les gens y pensent ou en discutent sans cesse sur FB et ailleurs. Surtout parce que cette solitude affecte particulièrement les baby boomers de ma génération qui arrivent dans la dernière ligne droite de leurs vies. Après tout, ces baby boomers sont ceux qui ont créé la communauté, que ce soit au niveau associatif ou médiatique, le commerce gay, les artistes. Les jeunes aussi s’expriment davantage sur la solitude sur les réseaux sociaux, même si ces jeunes ont une activité sexuelle beaucoup plus précoce et intense que la notre à leur âge.

Mais plus que jamais, ce sont les jeunes qui décident aujourd’hui de l’environnement de la solitude. Ceux qui ont entre 8 et 18 ans passent en moyenne sept heures et demie par jour devant leurs ordis, leurs portables, leurs consoles de jeux. Quand ils sont seuls pendant un moment, ils replongent dans leurs ordis. Les technologies actuelles nous procurent l’illusion de la camaraderie sans les obligations d’une vraie relation. Les gens n’aiment plus se téléphoner car la conversation dure trop longtemps, les SMS sont beaucoup plus pratiques pour communiquer. Et communiquer n’est pas forcément la même chose que parler et pour nous, la génération plus âgée, c’est quelque chose qui est fondamentalement à l’inverse de notre éducation. En tant que gays ou LGBT, nous avons mis des décennies pour parvenir à un plateau de visibilité, de partage et de confessions. Avec l’âge, nous allons toujours trop vite droit au but parce qu’on a fini par vaincre une partie de notre timidité. Nous vivons dans un âge de cyborgs, mais, à la base, nous n’étions pas des cyborgs. A travers le club, la danse, la musique, nous nous retrouvions en vrai, face à face.

Aujourd’hui, nous sommes des cyborgs qui s’adaptent au XXIème siècle mais cela ne veut pas dire que nous nous y trouvons bien. Et comme le monde et la politique sont amusément dirigés par des vieux, il nous faut accepter de laisser toute la place possible aux jeunes car ces médias leur appartiennent plus qu’à nous. La technologie moderne est en fait le principal pourvoyeur de solitude. Quitter FB, c’est quitter un milliard de personnes - d’un coup. Et dans la solitude, le pire aujourd’hui, c’est cette aggravation de la rapidité du temps qui passe, nourrie précisément par les nouveaux outils informatiques. Je ne vois donc pas beaucoup de solutions sur ce sujet. Nous ne vivons pas une époque charnière, nous avons pénétré depuis plusieurs années déjà dans une nouvelle civilisation. Nous espérions qu’Internet nous permettrait de réduire cette solitude. Mais nous sommes devenus des biens de consommation, comme les produits que nous consultons. Et face à ce bruit incessant, nous sommes de plus en plus nombreux à nous tourner vers le silence car ce silence est, finalement, le seul privilège de la solitude, le seul réconfort, le seul aspect magique. On voit à quel point tout ceci nous enferme dans un cercle vicieux. Et je n’ai pas de réponse à apporter, je cherche moi-même à survivre dans un monde de personnes, seules ensemble.

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