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Janvier 2013

mardi 12 février 2013 ,par Didier Lestrade

Quitter la lutte

L’année 2012 restera pour moi l’année de l’abandon face au sida. Chaque année, une moyenne de 6000 personnes se contamine en France. La moitié d’entre elles sont les gays et les bis. Cette minorité dans la minorité gay qui alimente donc une portion non négligeable de l’épidémie nationale laquelle, hormis les gays, se stabilise et régresse même dans toutes les catégories (personnes issues de l’immigration, toxicos, etc.) .

Je suis séropositif depuis 1986, c’est-à-dire depuis plus d’un quart de siècle. J’ai passé les années 90 à me battre pour encourager la découverte et la commercialisation de nouveaux médicaments efficaces contre le VIH. Depuis 1997, j’ai passé 15 ans à me battre en faveur de la prévention, particulièrement chez les gays. J’ai publié 7 livres qui parlent tous du sida d’une manière ou d’une autre. Et comme chaque année, 6000 personnes se contaminent, cela veut dire que depuis le début du XXIème siècle, 72.000 à peu près ont contracté le VIH en France, surtout en Ile-de-France et dans les départements d’outre mer. Depuis 2000, 36.000 gays et bis sont ainsi devenus séropositifs.

Début 2012, j’ai publié avec le Pr Gilles Pialoux un livre sur l’histoire des trente premières années de l’épidémie. Ce livre, comme les rares qui ont été publiés au même moment en France, même celui de la Prix Nobel 2008, Françoise Barré-Sinoussi, ne se sont pas vendus. Cela veut dire que malgré une estimation de 150.000 personnes vivant aujourd’hui avec le virus en France, dont 36.000 gays et bis infectés depuis 12 ans, le sujet du sida n’est plus vendeur, même auprès des plus concernés. Ces livres ne parviennent même plus à intéresser la base de ces personnes contaminées, et toutes les personnes qui les entourent dans leurs familles, dans les centres de soin, parmi leur entourage d’amis. Et chaque année, pour le 1er décembre, journée mondiale de lutte contre le sida, on espère un renouveau, une relance de la prise de conscience. Mais rien n’arrive et les années se répètent. Et le débat autour du mariage pour tous exclue totalement l’agenda sur le sida, ce qui arrange tristement tout le monde. Et ça fait mal. Tous ceux qui ont connu l’engagement des années 80 et 90 sont désormais désespérés, brûlés, épuisés, confrontés à une société qui estime, peut-être avec pragmatisme, que 6000 nouvelles contaminations par an, c’est gérable, en tout cas ce n’est pas vraiment plus grave que les chiffres des autres maladies importantes en France.

Courant décembre, un jeune de 23 ans me contacte parce qu’il est devenu séropositif. Il me dit : "Déjà c’était difficile pour moi de rencontrer quelqu’un mais là, à 23 ans, les jeunes que je connais ne voudront jamais coucher avec moi, c’est certain". Je passe une heure au téléphone à le conseiller, sur ce qu’il faut faire.

Mais j’arrête.

Je ne disparais pas du champ du sida, j’écrirai encore sur ce sujet, à un niveau personnel, car il se passe toujours des choses dans cette maladie, même si on en parle plus. Mais je ne me considère plus responsable d’une mission. J’ai presque tout dit ce que je pensais sur cette maladie, au point d’insister au-delà de ce qui est humainement concevable avant de se faire traiter de vieux militant perdu, et ça ne sert plus à rien. Personne n’écoute. Il y a des gens qui ont sacrifié une grande partie de leur vie à lutter contre cette maladie mais là, pour moi, c’est plus la peine.

36.000 gays et bis contaminés depuis 12 ans. C’est votre génération. Ces 36.000 gays et bis sont autour de vous, à côté de vous. Ce sont vos amis. Mais personne ne sait qu’ils sont séropos parce qu’ils sont invisibles, parce qu’ils ne le disent pas. Ils ne s’engagent pas, ils ne s’expriment pas.

Et on ne peut pas aider les gens s’ils sont dans le déni.

Quitter la lutte
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