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Juillet 2011

dimanche 31 juillet 2011 ,par Didier Lestrade

Chanson de Roland

Trente ans de sida et une avalanche d’articles à travers le monde qui parviennent de toutes les newsletters et la confirmation d’une mythologie du début de l’épidémie. Les articles publiés dans les grands médias suivent tous le même ton, un mélange de nostalgie catastrophique entre l’horreur décrite et le courage qui a rassemblé des milliers de personnes qui se sont engagées dès le début. C’est vraiment comme la Chanson de Roland avec la peur, l’affrontement, la mort pour tous et le cor dans lequel on souffle en désespoir de cause, les secours qui arrivent trop tard, mais l’histoire fait le tour du monde et devient un exemple militant presque shakespearien. C’est fascinant de voir comment ce discours s’est édifié avec les années et nous nous rejoignons tous sur ce début, cette base historique qui est la même que celle qui a été racontée, probablement en l’exagérant, sur la Résistance. C’est un mouvement caché et perdu dans un ravin de montagne qui devient vite un phénomène connus de tous, que l’on veut rejoindre pour aider les autres et surtout soi-même, se libérer d’une force destructrice qu’il faut repousser hors des frontière de l’humain en espérant que le reste de la population s’engagera en masse comme cela s’est fait en Tunisie ou en Egypte – en espérant la suite avec le Yémen, la Libye et la Syrie.

Les associations sida ont créé contre le VIH ce qui a motivé Tahir Square pour le printemps Arabe et la science a servi de réseau social, cette colle qui relie tout le monde même quand on a peur de la médecine parce qu’elle n’a pas de réponse. Il y a les collabos et les haters, ceux qui n’osent pas changer car ils sont confrontés à leur lâcheté passée, mais arrive un moment où on a besoin de tout le monde, même ceux qui doutent. Il y a ceux qui ont la rage et qui veulent se venger et qu’il faut convaincre d’agir de manière non violente. Et puis il y a ceux qui n’ont plus peur de perdre la vie et qui vont en première ligne de combat pour se sacrifier car le nombre de décès, même effrayant, devient secondaire dans la perspective d’une victoire. Il faut faire tomber Kadhafi et el-Assad comme il faut faire tomber le sida, après on verra et on sait très bien qu’après est toujours plus compliqué qu’avant car les associations sida nous déçoivent. Mais il ne faut pas oublier que si le sida tombe, c’est grâce à elles.

Trente ans après le début de l’épidémie, la guerre du sida est en situation d’armistice dans nos pays et le front s’est décalé depuis longtemps là où la guérilla persiste, dans les montagnes infranchissables, les déserts, la jungle, la steppe, les bidons villes. Le feu détruit tout sur son passage car il n’y a rien pour l’arrêter, ni eau, ni mur, ni armée. Le feu n’a jamais quitté ces terres de toute manière car il était déjà là avant le sida, alimenté par des maladies encore plus destructrices. Mais le sida fait repasser le feu là où la terre a été brûlée plusieurs fois, anéantissant de nouvelles générations de personnes affaiblies qui se remettaient à peine des traumatismes de la veille, les viols, la faim, l’exode. Ce sont les paysages les plus grandioses de la planète qui sont survolés par ce nuage sombre de criquets minuscules, de loin aussi petits que les particules d’un virus, noir et rapide, qui s’abat avec tellement de force que le seul espoir consiste à s’enterrer vivant et ne pas bouger pendant que le souffle de la mort passe au-dessus de la poussière.

Je ne sais pas s’il faut raconter le début du sida et les 30 ans de cette maladie avec cette leçon de geste. C’est peut-être un cliché que nous avons inventé et qui occulte d’autres détails de cette épidémie naissante. Mais dans le livre que nous écrivons ensemble, Gilles Pialoux et moi, nous ferons sûrement la même chose. Si cette histoire est écrite ainsi par les témoins de son origine, il n’y a pas de raison d’en douter. Nous sommes tous liés par cette histoire et c’est une bonne chose de la raconter car vraiment personne ne s’imaginait pouvoir écrire ces mots, trente ans après. Exactement comme il est impossible de dire à quoi ressemblera la Place Tahir dans trois décennies.

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