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Le lubrifiant dans le porno gay

mercredi 5 septembre 2012 ,par Didier Lestrade

J’avais 25 ans en 1983 et j’ai passé mes premières vraies vacances d’homme indépendant en Grèce chez mon ami Sakis qui est depuis décédé. J’ai passé trois semaines magnifiques dans un petit port de mer de l’île de Paros, avec ces chemins poussiéreux bourrés de chaleur, de cailloux et de vent, un endroit magique pour moi, et je passais mon temps à photographier les beaux mecs, surtout Allemands, qui allaient à la plage. Tout le temps surexcité, c’était la première fois que je découvrais les Grecs au bord de la mer, leurs jambes épaisses avec ces poils bouclés blonds (parfois rouquins !) décolorés par le soleil et le sel de la Méditerranée. Sakis m’avait mis dans une petite maison à côté de celle de sa mère et il y avait un Américain qui passait ses vacances là, hétéro, blond, cheveux mi-longs, un peu baba mais très sexy.

Une après-midi après la sieste et la douche, avec une chaleur implacable dehors, j’ai vu dans la salle de bains un flacon de Johnson Baby Oil. Ce fut une révélation pour moi, jacking off had never been so good, pleins de sensations. À partir de ce jour, le Baby Oil allait devenir une extension de ma main et des bites que je rencontrais (et depuis, il y a des variantes à l’Aloa Vera). J’aimais son parfum bébé, je trouvais que c’était approprié pour le sexe gay et c’était avant les capotes qui, bien sûr, ne supportent pas un tel gel huileux. J’aimais aussi le logo corporatiste, l’idée américaine derrière tout ça et puis il ne faut pas oublier qu’à l’époque il y avait si peu de lubrifiants sur le marché. Il y avait KY de Johnson & Johnson et puis c’était pratiquement tout. Pas question d’utiliser un gel français ringard.

On peut tout dire sur le porno mais le multi choix des lubrifiants d’aujourd’hui est une révolution positive dans la sexualité pour tous et toutes, et c’est une des conséquences directes des films X. Il y a 10 ans, dans les films de Titan, on voyait carrément le flacon de Pjur qui était mis ostensiblement sur les draps ou sur ta table de nuit. Il y avait souvent une annonce de partenariat commercial dans les crédits de fin. Dans les films de fist, c’était le royaume des crèmes heavy duty genre Crisco et maintenant il y a plein d’autres marques que l’on achète par bidon entier, souvent avec de la Xylocaïne pour relaxer l’anus.

Dans les pires années du sida, on a du se coltiner des gels assez pitoyables qui collaient, qui n’étaient pas onctueux du tout et puis il y a eu ce scandale dont personne n’a parlé quand les sexshops ont écoulé leurs stocks de gels avec du Nonoxynol 9 alors qu’on savait déjà que cet agent augmentait les risques de lésion et donc de contamination. Ensuite, Durex a enfin compris qu’il fallait élargir leur gamme de lubrifiants, surtout à partir du moment où leurs produits sont arrivés dans les grandes surfaces. Mais face au sida, on disposait de gels distribués qui étaient dans des étuis aussi difficiles à ouvrir que ceux des capotes (avec les dents, super, exactement ce qu’il ne faut pas faire). Donc on se faisait chier doublement avant d’être safe : au moment de la pose de la capote et au moment de l’ouverture du gel. Le truc idéal pour débander quoi. Un jour, il faudra rappeler à ces fabricants qu’ils n’ont pas du tout aidé la prévention mais bon, je m’égare encore une fois.

Et puis, tralala, Pjur est enfin arrivé. Vingt ans après le Baby Oil de Johnson, ça m’a fait le même effet de découverte. Wow, ce truc au silicone est tellement smooth ! Quand vous allez sur le site de cette marque allemande, vous découvrez toute une variété de gels pour hommes et pour femmes, avec des degrés différents de silicone et surtout un effet velours sur la bite, super soyeux, pas collant du tout, qui transforme votre sexe en un truc doux et dur, un peu comme la bite de certains blacks qui ont des peaux super douces, super fines, mais shut on ne peut pas le dire parce que ce serait essentialiste et ça voudrait dire qu’on n’est pas tous pareils et que l’universalisme est un gros traquenard et que la bite des blacks est particulièrement douce et belle.

Le truc, c’est que je suis très étonné de voir que malgré tous ces nouveaux produits, on ne voit pas autant de lubrifiant que ça dans les pornos gays. Je m’explique. Normalement, quand un truc plait aux gays, ils en mettent partout, OK ? Ils ne se retiennent pas sur la dose. Et je sais AUSSI qu’il y a des mecs qui n’aiment pas qu’on mette beaucoup de lubrifiant, pour eux ça glisse trop, ils sentent moins l’anus du mec. Mais il y a un angle bizarre dans les films, même les films safe. On dirait qu’ils sont radins sur la dose. Comme on disait dans ma famille de Pieds-Noirs il y a longtemps : "ça a un goût de trop peu". Parfois, il est évident qu’il en faudrait plus, pour que ça glisse mieux, pour que ça brille davantage et on se demande ce que fout l’assistant sur le plateau de tournage, il est pas là uniquement pour se rincer l’œil quoi.

Je sais aussi qu’il y a plein de scènes en extérieur où le lubrifiant et la capote arrivent comme ça par magie alors que le cadre du film est supposé être celui d’une île déserte où le moindre gel hypoallergique n’a pas accès par bateau et encore moins par Internet mais on en est plus à chipoter sur des détails mineurs de ce genre dans les incohérences des scenarii pornos.

Mais normalement, on est dans une zone érotique fantasmée où le lube devrait être super abondant. On devrait presque nager dedans. Or, la grande majorité des acteurs passifs désormais, on ne les voit jamais mettre le lube dans leur anus. Alors que c’est un truc sexy, qui encourage le foreplay, ils ont déjà leur dose dans l’anus avant que la scène de pénétration débute. Là aussi, je pense que le porno rate une étape éducative importante parce qu’il y a de plus en plus de mecs qui s’imaginent qu’on peut foutre sa bite dans le cul d’un mec comme ça, sans lubrifier l’anus de leur partenaire, sans le chauffer quoi, du genre "C’est à lui de le faire, pas moi". Il y a des acteurs qui ont des mains super belles, avec des gros doigts poilus et tout et certains le font si bien que ça vous fait jouir avant même que l’action débute dans le film (c’est un truc qu’on voit aussi dans le porno hétéro bien fait).

Dans un célèbre film de Falcon avec Chad Douglas, In Your Wildest Dreams, on voit l’acteur en train de mettre du gel dans le cul de Kevin Williams avec une petite pipette en plastique qui délivre la dose de lubrifiant derrière le sphincter. C’est le seul film de l’époque où on voit ça et juste ce petit moment, dans le film, en a fait un classique, un objet de curiosité. Je ne sais pas si ça se fait encore, mais j’ai aussi entendu dire qu’au Berghain, à Berlin, il y a une soirée entièrement dédiée au lubrifiant. Ca doit être le point central de la stratégie de marketing de Pjur en Allemagne, à part leur expos dans les salons érotiques. Il y a carrément des douches de lubrifiant avec des containers remplis de lube mis en hauteur et les mecs se branlent ou baisent avec le liquide qui leur tombe dessus. C’est la version de la soirée mousse avec plus de silicone et moins de bulles quoi (je ne sais pas comment ils font pour nettoyer l’endroit mais c’est l’Allemagne, on leur fait confiance - ou pas). Si ça se fait à Berlin, pourquoi ne voit-on pas plus de lube dans les films pornos ? Ils essayent de limiter les coûts ou le réchauffement climatique ? C’est l’exemple typique d’une industrie qui, normalement, devrait promotionner les sous-produits sexuels. Quand on voit la présence de plus en plus forte des fleshjacks dans les pornos, on pourrait penser que ça irait avec des bites de plus en plus lubrifiées. Ben non. Après tout, chaque grand studio développe désormais ses propres marques de lubrifiants puisqu’ils gagnent beaucoup plus de marge avec ces produits que grâce à la vente de DVDs qui chute et la VOD qui est de plus en plus attaquée par le piratage. Car les lubrifiants ne sont pas encore téléchargeables.

Reste le problème du bareback, comme toujours. Et là aussi, le lubrifiant n’est pas si présent. D’un côté, c’est logique : on est face à des mecs qui veulent baiser à cru. Mais d’un autre côté, le lubrifiant est un substitut mental au sperme. D’ailleurs, on vous en a déjà parlé, il existe désormais des lubrifiants qui imitent la consistance du sperme. Même les films de Machofucker, avec ces mecs qui ont des bites énormes, normalement il devrait y avoir plus de lube.

Quand on voit toutes les sortes de lubrifiants qui existent aujourd’hui, quand on voit le niveau de technicité atteint dans le fist, on pourrait penser que le lubrifiant est le meilleur ami de l’homme - et de la femme. Mais on en est loin du compte et je crois qu’il y a ici une avenue de travail pour la prévention. Il y a encore beaucoup de mecs qui n’en mettent pas assez, et on sait que moins on en met, et plus on a de risques que la capote se brise. Il y a aussi plein de mecs qui sont à court de lubrifiant, c’est hallucinant. Vous allez chez eux et il reste qu’un fond de flacon. Ou alors des mecs qui ont des lubrifiants dits "coquins" (au secours !) de grande surface qui vous bouffent la peau de la bite.

Moi, je dis : il y a quelque chose à faire. Mais les associations de lutte contre le sida disent toutes qu’on a tout essayé dans les messages, que tout a été dit, que l’info est partout. La preuve que non. Je ne crois pas avoir vu le moindre article dans la presse gay qui évaluerait toutes les marques disponibles sur le marché. Pareil pour les capotes. Or ce serait un sujet média en béton. Je peux le faire si vous voulez.

In your Wildest Dreams
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