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Les gays sont devenus barbus grâce au cinéma américain

samedi 27 juillet 2013 ,par Didier Lestrade

Juillet 2013

Le look des gays évolue, comme celui de toutes les minorités, par des vagues successives qui marquent souvent les décennies. Il n’y a rien de particulièrement spécifique dans ce processus mais il est toujours intéressant de décrypter une nouvelle dominance visuelle, quand elle passe d’avant-garde pointue à phénomène de mode pour culminer à travers un look universel qui finit, comme tout phénomène de mode, par provoquer un rejet.

Chez les hommes, le système pileux est un sujet les discussions car il est extrêmenent visuel et avant tout économique. Il y a encore dix ans, on pouvait compter sur le doigt des deux mains le nombre d’hommes homosexuels qui portaient la barbe à Paris. Aujourd’hui, c’est devenu si banal que c’est un signe de reconnaissance, non seulement entre gays, mais vis-à-vis de la société. Les hipsters sont passés par là, le porno aussi et la même métrosexualité épilatoire semble légèrement régresser chez les jeunes générations. Si les gays sont souvent considérés comme des prescripteurs de looks, à tord ou à raison, ce retour de la barbe n’a pourtant pas été de leur fait. Contrairement à ce qui est souvent dit, dans ce cas précis, les gays ont été influencés par le cinéma grand public, notamment américain, qui a fait de ce revirement pileux le symbole de la nouvelle modernité et d’un retour décomplexé vers une attitude plus naturelle, plus virile aussi.

Avant de voir l’impact du cinéma sur la barbe moderne, il est nécessaire de revenir sur le capital visuel amassé par les gays depuis quarante ans. Le début du mouvement pour les droits LGBT, avec les émeutes de Stonewall en 1969, a libéré les esprits et les comportements. Le début des années 70 incorpore les homosexuels dans la multiplicité des looks de cette époque : glam en Angleterre, cheveux longs, influences hippies des années 60 toujours fortes, maquillage, travelos, folles en tout genre. Mais quelque chose d’important se développe très vite au milieu des années 70, surtout sur la Côte Ouest, héritière de nombreux mouvements contestataires nés du Flower Power et de la lutte en faveur des droits civiques, en particulier les Black Panthers. Pour répondre aux stigmatisations dont ils sont toujours victimes, les gays favorisent un look plus butch qui assure que ces hommes peuvent être masculins aussi. C’est le vrai début de la gym et de la musculation chez les homosexuels, un sport qui les excluait souvent auparavant. Les salles de gym gays se multiplient.

On me demande parfois qui sont les "clones" dont je parle dans tous mes livres. C’est un signe évident que les gays eux-mêmes oublient certains termes qui les ont pourtant définis. Un clone est un homme gay qui revendique son appartenance à un groupe en adoptant une apparence générique, qui le rapproche des siens. Le clone est une copie de l’original. Les clones sont des gays qui se ressemblent : un jean, un T-shirt, des chaussures de chantier, une moustache ou une barbe. L’idée sexuelle derrière ce look, c’est que le gay de l’époque aime son même, un phénomène très connu aujourd’hui sur Internet où de nombreuses vidéos copient ou parodient le même concept (Gangnam style, Harlem shuffle, blablabla). Le gay de l’époque est attiré par sa propre copie. Le couple dominant des années 70 est un clone blanc, identique. La mixité est encore à ses débuts et il a été remarqué que les clubs de San Francisco était largement dominée par les Blancs. Tongues Untied de Marlon Riggs note très précisément que si les Noirs homosexuels étaient bienvenus à Castro, ils étaient néanmoins rares et peu visibles dans les films et documentaires réalisés depuis. Seul le porno semble créditer leur présence, comme le studio Serra Domino et quelques films chez Falcon.

Donc la barbe, la moustache et d’autres signes visuels, sont le symbole de la montée en puissance du look gay à la fin des années 70 et il s’exporte en Europe comme le montrent les photos des premières Gay Pride, le look de certains écrivains influents comme Yves Navarre ou les films datant du début des années 80 comme Taxi Zum Klo en Allemagne et Querelle de Fassbinder. On parle déjà d’une uniformisation américaine, qui est critiquée de ce côté de l’Atlantique mais l’arrivée du sida va y mettre fin d’une manière très violente puisque les clones font partie des groupes les plus touchés par les premières années de l’épidémie. Les années 80 sont celles des visages imberbes et de l’épilation dans les films pornos de Falcon. Le phénomène des kikis et des Red Skins (des skinheads de gauche) se développe en Europe, surtout en France et en Angleterre. Le look militant d’Act Up (jeune, cheveux courts) est presque militaire. Les années 90 sont celles de la réapparition du poil sur le visage avec le bouc qui sera si populaire qu’il deviendra lui aussi une particularité gay. Encore une fois, il provient pourtant d’un détournement urbain du look redneck américain. Mais la fin des années 90 marque l’explosion sans précédent de la métrosexualité qui va naître chez les gays pour devenir une niche commerciale qui s’étendra à toute la société. Les hommes prennent soin de leur peau, les produits et marques se multiplient et s’internationalisent (Kiel’s n’était qu’une toute petite boutique de New York à la fin des années 80 pour devenir une marque internationale depuis), l’épilation refait surface avec des salons spécialisés pour hommes et la mode impose un look androgyne, plus jeune, qui contribue à une redéfinition des genres.

Arrivons au milieu des années 2000. Le look clone de Californie réapparait 25 ans plus tard. Le tatouage se renouvelle et prend de plus en plus une dimension artistique. Les premières barbes apparaissent chez les gays. Le porno surfe sur ce modèle avec des acteurs toujours plus virils et de moins en moins rasés. Le poil devient hirsute. Sébastien Chabal devient une icône. Les hipsters vont arriver. Un air de basculement semble proche.

Etant journaliste, j’ai passé ma vie à vanter le look clone. Il me semblait être de ma responsabilité de faire en sorte que ce look, qui m’a beaucoup influencé au moment de mon identification gay, ne soit pas oublié. J’ai toujours célébré les hommes barbus, poilus, masculins, parce que je les admire vraiment. Finalement, je n’ai pas cessé de faire la promotion du retour de la barbe et de la moustache, surtout chez les jeunes car j’espérais que les cycles de mode reviendraient à la case départ.

C’est surtout au cinéma que la barbe a fait un retour remarqué. Pour une raison extrêmement simple. Un acteur de cinéma dispose finalement de peu d’options pour changer de look et ainsi jouer des personnages très différents les uns des autres. Il peut prendre du poids pour faire un film de boxe (le premier, c’était Robert de Niro dans Raging Bull), il peut grossir pour casser son sex appeal (Gérard Depardieu) ou il peut se laisser pousser les cheveux et la barbe. Ça se résume souvent à ça. Les actrices ont un éventail de looks beaucoup plus large. Un homme, ça se rase, ou pas - et c’est tout. Les années 2000 on popularisé à nouveau un phénomène cinématographique qui était très puissant dans les années 70 et 80 avec de nombreux acteurs connus pour leur pilosité et désormais, chaque acteur qui se respecte laisse pousser sa barbe pour tel ou tel film. Cela exacerbe son érotisme, ça le transforme et surprend les fans, cela met aussi son visage en valeur. Si la mode a depuis récupéré les barbes dans les portfolios, tout a commencé au cinéma, un des plus gros moteurs de tendances avec le sport et la musique.

Il suffit de regarder les blockbusters qui ont marqué les esprits depuis le début des années 2000. Quand les deux premiers épisodes du Seigneur des Anneaux sortent en 2001 et 2002, pas moins de quatre acteurs majeurs de l’équipe ont des barbes merveilleuses : Viggo Mortensen, Sean Bean, David Wenham, Karl Urban. Sans compter le plus barbu et le plus gay daddy de tous : Ian McKellen. Dans La revanche des Sith de la saga Star Wars, Ewan McGregor est ressuscité en Jedi et sa carrière américaine prend un nouveau tournant. Pareil pour Russel Crowe dans Gladiateur et Gerard Butler dans 300, les films qui ont imposé ces acteurs australiens. Dans Very Bad Trip, pas moins de deux acteurs sur ont une barbe à un moment donné, le sexy Bradley Cooper et l’irrésistiblement drôle et camp Zach Galifianakis. Comment peut-on résister à l’impact de ces films qui ont été adorés par des publics très divers, du cercle familial aux geeks, des gays ou spectateur le plus lambda ? Quand des gros succès mettent en avant des hommes hirsutes et admirés pour ça, il y a forcément une émulation qui bourgeonne de la base et les discussions entre amis ou partenaires commencent à se multiplier : "Tu crois que je devrais me laisser pousser la barbe ?
- mmmmmmm oui je crois."

Parmi les 30 blockbusters ayant récolté le plus d’argent, il n’est pas étonnant de constater l’hégémonie des acteurs barbus alors qu’avant les acteurs imberbes avaient le plus de succès comme DiCaprio dans Titanic. Comment expliquer autrement le succès hallucinant du dernier Superman qui montre pour la première fois le héros le plus clean de tous transformé en montagne de muscles, de sexe et de poils : Henry Cavill ? Même ses poils n’ont pas été rasés et dépassent de son uniforme ! Chris Hemsworth dans The Avengers, Harrison Ford dans Indiana Jones, sans parler de tous des sorciers, corsaires et magiciens des séries Harry Potter, Pirates des Caraïbes et tout un paquet d’animaux drôles ET velus dans le Roi Lion, Shrek, l’Age de Glace et Les chroniques de Narnia.

Pour parler des seuls gros succès, les dernières années n’ont cessé de pousser des hommes qui cessent de se raser. Dans Avatar, Sam Worthington a les poils (j’arrête pas de radoter dessus !) du bas du cou qui rejoignent ceux de la barbe qui pousse. Ryan Gosling, un des acteurs actuellement très populaire est toujours rasé dans ses hits (Drive) mais laisse sa barbe tranquille dès qu’il est dans la rue. Ryan Reynolds, la poupée Barbie de ces dernières années, porte une barbe hallucinante de design dans The Nines et Smokin’ Aces. Son double, Chris Evans, se met à porter la barbe dans Details pour rattraper la concurrence. Pareil pour Ashton Kutcher, un des hommes les plus sexys de son temps pour beaucoup de monde, sort de sa lucarne twentysomething en devenant Steve Jobs dans un biopic. Et que dire de Jake Gyllenhaal, sûrement le plus beau mec du cinéma américain toutes catégories confondues, qui a une barbe si belle que c’est presque écoeurant, et tellement injuste (Brothers, Zodiac, An Enemy).

D’autres blockbusters ? Leonardo DiCaprio dans Mensonges d’Etat ? George Clooney dans Syriana (2005) ? Bien avant, Tom Cruise dans Le Dernier Samouraï, peut-être un de ses derniers bons films ? Quand des acteurs, dont le look est monitoré par les corporations qui les payent pour des pubs internationales (Nescafé, etc.) se mettent à porter la barbe, vous pouvez être certain que ce choix a été validé par un panel représentatif du public, ainsi qu’un staff de 30 conseillers divers dont certains évaluent le coefficient bénéfice / risque d’un tel changement. C’est à ce moment que l’on réalise à quel point la barbe devient un élément d’uniformisation sociale, comme la moustache dans les années 1900 ou les cheveux longs dans les années 60. À notre époque, cela veut dire qu’une évolution de ce type doit être approuvée par une industrie des soins masculins qui doit trouver de nouveaux débouchés commerciaux en fourguant des tondeuses à barbe à la place des traditionnels rasoirs. Et Gillette doit être prêt, je vous assure. Car une barbe nécessite énormément moins de soins qu’un visage rasé de près. Après tout, on a vendu au monde entier du métrosexuel pendant plus de dix ans, il faut accompagner le public dans un renversement à 360°. Les hommes métrosexuels étaient rasés, faites place au mec hétéro sexy, bandant, naturel.

En complément du cinéma, les séries télé ont aussi accentué la pénétration domestique des mecs barbus. Avant, ces hommes étaient souvent cantonnés dans les rôles de méchants. Aujourd’hui, ce sont des nounours que l’on a envie de partager le reste de sa vie. L’exemple le plus fou, ce sont les trois séries de Spartacus avec Andy Whitfield (RIP) et Liam McIntyre. En général, toutes les séries historiques empilent les hommes barbus comme des cornichons dans un bocal : Les Tudors (Henry Cavill encore), Games of Thrones (Sean Bean), Les Borgias, Vikings (Travis Fimmel !). Mais les séries les plus populaires à base de vampires et de zombies ont encore plus d’influence. True Blood (Joe Manganiello), The Walking Dead (Andrew Lincoln). Même Homeland montre son héros en musulman barbu (Damian Lewis) et Idris Elba ne se rase pas toujours dans Luther. Sans compter que dans Lost, les rescapés n’ont plus de rasoirs jetables, ce qui ne les empêche pas de garder la même barbe de trois jours pendant les six séries. Enfin, dans les séries gays, Jesse Tyler Fergusson de Modern Family porte une barbe rousse.

Sur Tumblr, les hommes barbus sont pratiquement un des cœurs de cible de ce réseau social qui se développe si vite qu’il vient d’être vendu 1,1 milliard de dollars à Yahoo. De nombreux tumblrs sont exclusivement consacrés à la barbe comme The Daily Beard ou Fuckyeahbeards. Dans le porno gay, les hommes barbus sont pratiquement les plus populaires depuis 5 ans et la sortie récente de Behind the Big Top montre un James Jameson tellement hirsute qu’il ressemble à un trappeur. Dans le sport, il suffit de laisser pousser sa barbe pour attirer les yeux du monde entier, ce qui est après tout une recette super simple pour développer son plan media. Dans la musique, qui peut résister à XX de Bon Iver ?

Il existe donc une triangulation parfaite pour que les prochaines années nous nourrissent en barbes jusqu’au dégoût complet. Mais nous n’en sommes toujours pas là, c’est au contraire la montée en puissance de ce look. J’ai donc attendu ces trente dernières années ce retour de la barbe et c’est un rêve personnel que je ne regretterai jamais. Je serai probablement la dernière personne à s’en plaindre, si je vis toujours. Le dude

Brad Pitt dans Thelma et Louise et Kalifornia, son meilleur look à part dans Fight Club et Snatch. Seann William Scott, the Dorfmeister, l’essential dude de American Pie, laisse ENFIN pousser sa barbe dans Fight Games.

Le nerd

D’abord Kevin Smith (Dogma) et ensuite Judd Apatow, Seth Rogen (This Is The End)

Le black

Idris Elba (The Wire), Jamie Fox dans Django Unchained, La Fouine, Morgan Freeman forcément, Teddy Riner et au départ par Jim Brown et Mister T dans Rocky III.

L’hipster

Tom Hardy dans la vraie vie, Johnny Harrington (Tumblr), Patrick Petitjean dans la mode

Real men

Marl Ruffalo (Foxcatcher), Eric Bana (Troie), Colin Farell (Eyes of War), Denis Ménochet (Inglourious Basterds), Hugh Jackman (X-Men Origins : Wolferine)

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