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"Cheikh", chapitre 4

samedi 14 août 2010 ,par Didier Lestrade

2007

Reçu quinze livres sur Thoreau commandés chez Strand, à New York, via Internet. Le jour où j’ai ouvert « Walden », j’ai tout de suite compris que mon attirance subite pour cet auteur serait jugée avec une ironie condescendante par les spécialistes et le monde de l’édition. Il y a un an, lors d’une visite à Larry Kramer, le fondateur d’Act Up-New York, je lui avais annoncé avec timidité que mon prochain livre serait directement lié à Thoreau ; il m’avait alors lancé un regard presque moqueur qui signifiait : « Ah, tu es tombé là-dedans ». Le même jour, il m’avait montré la première page du New York Times qui établissait qu’Abraham Lincoln était homosexuel parce qu’un livre venant de sortir l’affirmait, ne cessant de dire : « Vous devez comprendre à quel point c’est important pour nous ». Soit, mais écrire un récit consacré à l’idée de la protection observé d’un point de vue gay, je ne crois pas qu’il en percevait l’intérêt. Quand j’ai proposé ce livre à mon ancien éditeur, celui-ci l’a aussi refusé. Avec un poil de mépris, en plus, comme si je m’attaquais à une recette très vieille, très connue, genre ouvrage sur le quatre quart breton. J’ai alors beaucoup réfléchi, m’interrogeant sur la pertinence du projet tout en me sentant intimidé par le regard. Pourtant, à force de demander autour de moi, j’ai surtout compris que personne ne connaissait Thoreau. En lisant ce qui a été écrit sur lui, j’ai en outre découvert que les experts en littérature avaient omis d’ébruiter une théorie essentielle à prendre en compte pour appréhender son héritage. Cela m’a rappelé certains aspects de mon travail antérieur sur la science médicale où, parfois, le fait de ne pas être expert vous amène à révéler un fragment politique utile, sinon crucial.

J’ai fait alors comme d’habitude : suivre mon intuition et certains clichés. Oui, les livres vous choisissent, comme la musique vous adopte puisqu’elle vient à vous à travers des ondes sonores qui s’échappent de tout un système d’amplificateurs que vous ne contrôlez pas toujours. Je me fiche du mépris éventuel de quelqu’un spécialiste de Thoreau voilà vingt ans qui ne serait pas intéressé par ce que pourrait en dire un homme issu d’un autre milieu et d’une autre culture. Je serais éditeur, je serais même précisément intrigué par cette démarche et cette vision indépendante. Un homosexuel séropositif qui a travaillé sur la musique et le sida pétant un câble sur un auteur du XIXe siècle qui a directement influencé Gandhi, Martin Luther King et l’écologie, ça ne fait pas crédible ? Eh bien, je m’en moque. Cette condescendance m’a rappelé que le monde littéraire n’est pas le mien certes, mais que ma liberté n’a pas à s’arrêter aux frontières imposées par d’autres. L’édition me permet de m’exprimer, et je lui en suis reconnaissant, je ne suis pas prêt à m’asseoir sur mes principes au moment même où j’ai l’occasion de les formuler.

Pour résumer, Thoreau fait partie de la première génération de la littérature américaine qui s’est affranchie de l’héritage européen. Il fut souvent décrit comme « la première voix américaine authentique ». Il naît et grandit à Concord, une ville proche de Boston, qui eut la particularité de rassembler une communauté d’auteurs, de poètes et de fortes personnalités. Ralph Waldo Emerson était de loin l’écrivain le plus célèbre des lieux, lui qui voyait sa ville comme un laboratoire de penseurs libres convaincus de la nécessaire amélioration de la condition humaine. Nathaniel Hawthorne, Bronson Alcott, Margaret Fuller et Thoreau formaient un noyau littéraire qui concurrençait par son indépendance d’esprit l’école de pensée plus arriviste et sophistiquée de Boston. Peuplée de deux mille habitants, Concord était sûrement la petite ville américaine dotée de la plus grande proportion de personnes hautement éduquées. Docteurs, professeurs et simples habitants de la région participaient au printemps de la pensée américaine, prenant ouvertement position contre l’esclavage, la guerre faite au Mexique et une certaine forme d’expansion industrielle non contrôlée, symbolisée par le développement du chemin de fer et du télégraphe. Cette époque est aussi celle de l’excellence de la femme comme moteur de l’intelligence et de l’indépendance des idées. La ville de Concord est alors peuplée de femmes intelligentes, assez courageuses pour leur époque, écho des travailleuses de l’usine de coton de Lowell qui prirent valeur de symbole quand ses ouvrières s’organisèrent pour développer leur éducation à travers la lecture. La région de Concord, avec Bedford et Lincoln, croyant encore que l’Amérique était un continent vierge et novateur où les erreurs de l’Europe ne devaient pas être reproduites, la ville même est à l’époque l’un des lieux de naissance de la littérature américaine. Quelques années plus tard, la guerre civile prendra son essor dans ces vallées. Cette intelligence était profondément marquée par la proximité avec la nature. Prolongeant la philosophie idéaliste allemande, les idées politiques de l’Ecossais Thomas Carlyle et une pincée de Fourierisme, Emerson et Thoreau vont devenir les étendards du transcendalisme, un concept mystique, critique de l’Eglise, dirigé vers la contemplation de la nature et convaincu du pouvoir de la vérité, surtout dans le champ politique. Nature, isolement, idéalisme, pacifisme, philosophie de l’écologie, critique de la société marchande, rejet de l’autoritarisme et de l’administration, précocité en faveur du droit des femmes et des minorités raciales, éveil spirituel, conscience authentique de la démocratie, soif de débat social, telles les idées qui firent de Concord le berceau idéologique de la Nouvelle Angleterre et qui contribuèrent au renouveau de la nation américaine. Thoreau est lui-même le premier à conceptualiser la désobéissance civile pour combattre l’esclavage. Du reste, cent ans plus tard, ses idées contestataires joueront un rôle décisif dans le mouvement des années 70 prônant le retour vers la terre et l’autonomie face à la puissance de la société capitaliste. Son héritage connaîtra alors une surprenante renaissance, influençant par exemple aussi bien le combat du Larzac en France et l’exode de milliers de jeunes qui, dans les pays industrialisés, quittèrent les villes pour s’installer le plus loin possible de la civilisation.

En 1946, Thoreau demanda à Emerson la permission de s’installer sur un terrain appartenant à ce dernier, bordant la rive nord du lac Walden, à quelques kilomètres de Concord. Il y construisit seul une cabane d’une seule pièce et y vécut pendant deux ans. « Walden » est le résultat de cette expérience d’autosuffisance économique et de retrait de la société, l’auteur passant en effet les deux années suivantes, à écrire ses observations de la nature et ses théories de l’indépendance financière. Le tout en se livrant à plein temps au plaisir de la solitude, marchant pendant des jours, prenant d’innombrables notes qui feront de lui l’un des premiers biologistes amateurs reconnus de son pays. Pour Thoreau, la terre entière est bénie : les rivières, les lacs, les forêts, le ciel. De fait, « Walden » aura une influence décisive sur la vision de la nature des Américains. A tel point que sa cabane au bord du lac va se métamorphoser en rêve domestique et populaire, aussi mythique que les épopées sauvages vers l’Ouest. Quelques années à peine après sa mort, son refuge deviendra même le premier pèlerinage littéraire de l’Amérique.

Personnellement, j’ai encore du mal à évaluer complètement l’influence de Thoreau sur moi. Ce qu’il a dit au niveau politique aurait pu me contenter, puisque l’idée d’une slow culture et de décroissance apparaît de plus en plus dans les livres récemment publiés. Mais Thoreau me touche précisément dans les pages que ses fans politiques sautent parce que jugeant les descriptions trop longues. Ce qu’il dit dans « Faith In A Seed » ou « Wild Fruits » me fait fondre. Thoreau ne pouvait pas se satisfaire d’une critique du système marchand, des perversions qu’il entraîne, du refus de la richesse. Il possède aussi le talent adorable de savoir poser ses yeux sur l’infiniment petit. Il a une forte fascination pour ce qui est à la base de l’amour de la nature : la graine. À l’école, on nous apprenait les différentes parties d’une graine et ce n’était pas pour rien, puisqu’il s’agit en fait des prémisses de la philosophie pratique. À partir de cette genèse, on peut en effet tout extrapoler : l’humain, le végétal, les étoiles. Quand j’ai rencontré Jean-Luc, il y a dix ans, je n’ai pas moi-même compris cette notion tout de suite. Nous achetions des plantes « toutes faites », des annuelles ou des vivaces déjà développées. Vingt ans à Paris m’avaient fait oublier à quel point la graine est efficace, me conduisant à avoir des préjugés sur ses chances de réussite. En fait, j’avais lentement perdu mon espoir dans la graine. Je me disais que le processus de levée était aléatoire, qu’il fallait sans cesse surveiller, me faisant un monde de tout ça. J’avais oublié que la graine est symboliquement coriace.

Quand on vit à la campagne, cette foi revient naturellement. Progressivement, la tentation de réaliser les choses de A à Z réapparaît. Et les catalogues de graines deviennent excitants. À quoi bon acheter une vivace pour 4 euros quand, au même prix, et souvent moins, un sachet peut produire des centaines de pieds ? comprendre cela fait soudain basculer dans une autre manière de vivre. Ce n’est pas seulement l’envie de dépenser moins qui guide, c’est le désir de réussir. Par exemple, je me demande souvent pourquoi, quand je sème, j’éprouve une légère inquiétude. À chaque fois, je dois me secouer, ébrouer ce mauvais trouble de mon esprit. Et je sais pourquoi. Je suis encore à la moitié du chemin, je doute toujours de mes chances de succès. Je me demande si les graines sont en bonne santé, si la pluie va tomber, si les limaces vont tout manger, etc. Bref je suis insecure parce que je lance un processus créatif. Mais voilà un doute ridicule. Certaines graines germent plus facilement que les autres et je les choisis précisément pour leur bonne réponse. Je ne devrais donc pas m’en faire, étant presque toujours récompensé.

Beaucoup de gens ressentent cette envie de semer, mais n’en ont pas l’occasion. L’exemple du noyau d’avocat est connu. Même lorsqu’on est imperméable à la botanique, quand on oublie le noyau dans un coin de la cuisine, il germe. Vous ne savez pas quoi faire de l’avocat ensuite, mais c’est une pulsion commune. Quand je suis arrivé ici, j’ai commencé à ramasser des pommes de pins. Il y a dix ans, Jean-Marc, un ami, m’avait ramené un immense sac de pommes de pin des Landes, les plus grosses, les plus solides. Il savait que le pin est mon arbre préféré car le plus graphique. Résultat, depuis, à force de ramasser des pommes de pin de toutes espèces, j’en fais des parterres dans le jardin. Ça étouffe les mauvaises herbes et ça vit avec la météo. Avec la chaleur, les cônes se mettent à craquer comme dans le sud et les écailles libèrent les graines. Cette petite sculpture vivante est aussi un des symboles de la fécondité ; la majorité des pierres surmontant les portails étant dessinés en pomme de pin, elles protègent la maison, le domaine et les récoltes. Les cônes de séquoia sont aussi très jolis ; je ne me gêne pas pour les ramasser dans les jardins publics, même si les passants me prennent pour un fou. Je ne peux pas non plus me promener dans une forêt de pins sans obliger mes amis à en récolter le plus possible. Certains renâclent un peu, d’autres, très lents, ont l’impression que leur tête tourne comme si cela les enivrait. Mais il faut avoir passé sa jeunesse à ramasser les fruits pour comprendre que c’est simple, dérangeant, mais au final positif. Moi-même, pendant longtemps, j’ai détesté le geste que cela implique. Mon père nous obligeait à cueillir les haricots dans les champs et c’était une torture. Il fallait se baisser, geste répétitif qui fait mal au dos : geste obséquieux car il faut en plus choisir les haricots selon leur gabarit. Mais ramasser les pommes de pins, c’est vraiment agréable, même les toutes petites.

Un des défis de ce livre, c’est de ne pas suivre le plan de « Walden » tout en essayant d’en écrire une variante moderne et française. Il y a certains commentaires inévitables car, si nos expériences sont très différentes, des points communs incontournables surgissent lorsqu’on vit à la campagne. Les sons, les lumières, la nuit, les amis de passage. Les premiers mois, les amis vous posent, effectivement, les mêmes questions : « Que manges-tu ? Tu n’as pas peur ? Tu ne t’ennuies pas ? ». L’expérience de l’isolement de Thoreau était extrême pour son époque puisque décider de s’éloigner de ses voisins au XIXe siècle en Amérique, quand tout incitait à vivre ensemble et à produire sur une terre presque vierge relevait du révolutionnaire. Vivre aujourd’hui, en tant que gay séropositif, à l’écart de ses semblables, n’est pas aussi radical, mais ça s’inscrit dans une idée identique de rupture. Mon rejet de cette culture gay, récent, est révélateur de la déception ressentie par beaucoup. Seule une catastrophe majeure pourrait me faire revenir à Paris et encore, j’ai beau chercher, je n’en vois pas. Si ma santé venait à décliner au point de multiplier des séjours à l’hôpital, je saurais mettre fin à mes jours dans cette maison que j’aime. Et si cette maison brûlait, ce qui me causerait énormément de tristesse, je suis sûr que je possède en moi assez de force pour en trouver une autre. Ou pour la rebâtir. Je suis en définitive très casanier. Pendant longtemps, j’ai été persuadé que je ne savais pas peindre, construire, créer de mes propres mains. Que mon père et mes frères pouvaient y arriver mais pas moi qui avais choisi de danser dans les clubs. Mon excellence musicale était dans mes pieds et je me servais de mes mains pour écrire, ce qui n’est pas très valorisant quand on a grandi dans une famille d’agriculteurs.

Et puis, depuis une dizaine d’années, je me suis mis à rêver que je pourrais fabriquer des choses. Simples. Pas des poteries qui demandent huit mille tours. Pas des tableaux aux mille couleurs. Pas des sculptures qui exigent dix mille allumettes. Non, des objets plus simples. J’ai commencé à regarder comment s’assemblaient les pieds des chaises. Et progressivement, je me suis mis à récupérer. J’adore l’idée d’utiliser ce qui est sur place, ce qui est gratuit, ce qui rouille dans un coin parce que la poubelle est trop loin. Je n’y serais pas devenu sensible si un boyfriend américain ne m’avait raconté un jour l’histoire du style Adirondack ou si un autre ne m’avait accordé la jouissance de son jardin pour y tester mes petites idées. Sans eux, je serais sûrement resté à mon stade initial, celui d’une personne qui pense que les morceaux de bois ont des propriétés qui se rejettent alors qu’ils ne demandent souvent qu’à se marier. Je serais resté dans l’impuissance en me disant : « ce sont les autres qui sont des artistes, qui n’ont pas peur de tourner autour de la matière en se demandant ce qu’ils pourraient en faire ». Désormais, je regarde chaque objet comme s’il avait une utilité cachée. Bien sûr, je refuse le plastique et n’ai pas besoin de le dire deux fois, mais le reste, bois, pierre, métal, verre, boue, tout me passionne. J’observe un objet avec plus de confiance, exactement comme je n’appréhende plus l’écriture en la considérant d’avance très complexe. Je sais que je suis loin d’être le meilleur, mais cela ne m’empêche pas d’essayer. Quand je tombe sur un caillou en creusant la terre, je peux reconnaître en une fraction de seconde s’il a de l’intérêt. Les trois quarts du temps, je lui laisse le bénéfice du doute et le lance dans un coin. Je sais aussi que je le retrouverai des mois plus tard, sentant inconsciemment qu’il sera là, lavé par la pluie, sous son meilleur jour. Il y a deux ans, ma sœur m’a par exemple offert une vieille boîte de biscuits en métal dans laquelle se trouvaient des éclats de verre multicolores, objet venant d’un tiroir de la maison d’une vieille tante de Franck, son mari. Elle ne savait qu’en faire, moi non plus. Mais ces bouts de verre étaient étonnants, j’ai mis deux ans avant de les utiliser, un soir d’hiver, en les coulant dans le ciment. Ce vitrail grossier se trouve dans un coin du jardin, presque caché par un tronc d’aubépine, mais, tous les soirs, quand les rayons de soleil frappent ce petit kaléidoscope, je peux voir des reflets des fenêtres de mon salon. Ce n’est rien, mais c’est bien. Quand le grand cerisier près de la terrasse est mort, mon frère Lala m’a dit que je devrais le couper et peindre le tronc en doré. J’ai ri, me suis moqué de lui, je sais que cela a déjà été fait, mais je lui ai dit que je n’avais pas envie que la première vision de chez moi serait cette fourche à six branches recouverte d’or. Ce serait un truc de folle parisienne destinée à épater les autres Ma démarche est toute différente. Plus intime. Plus directe.

J’aime la perspective, mais je serais incapable de détruire une dizaine d’arbres pour en obtenir une. Je dispose d’une perspective naturelle, il me suffit de l’entretenir. Je me rappelle avoir vu un documentaire où le paysagiste belge Jacques Wirtz parlait d’un jardin qu’il avait visité. Le propriétaire en était assez fier car il avait planté beaucoup d’arbres nobles. Le paysagiste a fini par lui dire qu’il fallait abattre plus de la moitié des arbres du jardin car le regard était complètement étouffé. C’est une histoire biblique. On imagine la déception de ce propriétaire, qui attendait un compliment de la part d’un homme d’autorité, qui lui disait qu’une grande partie de ces arbres rares devaient être abattus.

À chaque passage à Paris, désormais, je me trouve dans l’obligation de justifier ma vie à l’écart. Avec plus ou moins de patience, les amis, ou même des personnes que je ne connais pas, s’inquiètent de cet éloignement. Beaucoup sont agacés parce que je ne prends pas la peine de brancher mon répondeur, mais certains sont assez malins pour comprendre que je n’en possède pas et ce pour la première fois depuis plus de vingt-cinq ans. Ce détail extrême est pour eux le signe d’un laisser-aller dans lequel ils voient une envie délibérée de ne pas entendre parler du monde extérieur. En tant qu’amis, ils se sentent en fait délaissés. Pourtant, ils savent bien que le soir, je suis extrêmement joignable et je réponds à tous les appels. Mais ils ont calculé aussi que je ne les appelais pas souvent, à moins qu’une crise ou une dépression ait éclaté dans un groupe d’amis ou de travail. Dans leurs discussions, je ressens une envie impérieuse de me formuler leurs reproches directement. Presque tous me demandent s’il subsiste une chance de me voir, un jour, revenir. Il y a même parfois une certaine compétition dans ce défi : on me propose des projets, on veut m’envoyer des CDs pour que je m’intéresse à nouveau à la musique, on vérifie si je suis bien au courant de la sortie imminente d’un documentaire sur la house classique ou la disco. Tout le monde pense que, pour la première fois de ma vie, je suis largué et n’ai pas peur de l’admettre. Pour eux, étant dans une impasse, c’est la preuve que je n’entretiens plus la fibre qui a constitué l’énergie centrale de mon parcours. Sans musique, loin de Paris, à leurs yeux, je dois forcément devenir fou, ou mort, ou mort vivant. Et ma maison prend, pour eux, l’allure d’une prison.

Ces amis ont toutefois rarement le courage d’aborder l’un des sujets majeurs de cette situation : ma solitude amoureuse. Cela les gêne d’en parler, comme s’ils savaient que je la vis mal, comme si elle était la raison de mon mal-être. Ils auraient bien du mal à émettre des conseils, à part le sempiternel « Il faut que tu sortes davantage de chez toi si tu veux rencontrer quelqu’un », ce qui n’est pas vraiment un conseil, mais une lapalissade. Ils savent pertinemment qu’à beaucoup je fais peur alors qu’eux-mêmes saluent ma gentillesse et ma patience dans les conversations. Certains réalisent parfois, enfin, que cette solitude c’est ma vie, mon plaisir, ce que je veux en ce moment. Tous m’ont vu partir de Paris et me disent que j’ai bien fait, que je montre encore la voie car beaucoup en rêvent, même si franchir le pas leur serait impossible. Ne pas aller au cinéma, au restaurant ou à une expo, serait selon eux, participer à un gâchis culturel alors qu’il faut encourager la production de concerts, de levers de rideau, de nouveaux menus, de ronds de jambe. La proximité des autres ne les gêne pas, ils la recherchent dans le besoin de regarder les gens, de comprendre ce qu’ils font, même quand ils n’aiment pas ce qu’ils voient et critiquent ce qui est fait. Leur conseil (« Tu devrais sortir davantage ») cache finalement une invitation à les rejoindre, à remettre un pied sur le manège pour chercher activement un amoureux, replonger dans la compétition sentimentale et sexuelle qui enrobe la vie gay. Arrêter ce manège, c’est arrêter la vie gay, point à la ligne.

Donc je ne suis plus gay et mon isolement constitue le pire des symboles. Je me suis enfermé dans un rôle marginal qui n’est pas le mien même si tout le monde admet que je remplis ce rôle, humainement et politiquement. Je réagis à ce genre de propos en prenant une longue inspiration, suivie par une douce avalanche de données précises et philosophiques. Je parle du silence, ce silence de la nature qui leur fait peur. Je parle du calme, où ils ne voient que désoeuvrement. Je leur dis que je remue la terre et que je bouge des rochers mais ils sont convaincus que c’est une forme de masochisme écolo régressif. Je m’émerveille de me coucher tous les soirs en pensant à ce que j’ai fait dans la journée, ce qui a le don de me calmer, et de m’endormir avec l’excitation de ce que je vais faire le lendemain, mais ils n’y voient qu’un palliatif au manque d’amour. J’insiste : non, je suis vraiment excité tous les soirs à l’idée d’un autre jour et, à quarante-sept ans, ce n’est pas rien. Sur ce point, j’en arrive vite à les irriter car cela veut dire que leur fatigue et leur cynisme culturel me sont étrangers et que je dois forcément exagérer mon harmonie. Comme certains ne sont jamais venus ici, ils n’ont pas de vision de moi-même, dans le jardin ou dans le bois, travaillant, ramassant tout ce que je trouve, au point d’oublier de manger. Pour eux, la vie à l’extérieur ne peut être envisagée que lorsque toutes les conditions météorologiques sont réunies pour affronter l’air pur : le soleil, l’été, le farniente, etc. La pluie, le froid, le vent, sont, dans leurs esprits, des barrières infranchissables qui entérinent la peur de ce qui se trouve derrière la vitre. Allez leur dire qu’il y a dix pluies différentes et que l’on peut s’occuper, au pire, à l’abri d’un cèdre. Expliquez-leur que le vent fait passer le temps plus vite et que l’idée même de la rafale vous transporte parce que l’on peut voir voir, réellement, l’air se déplacer du fond du jardin vers vous, avec le décalage de l’écho. Allez leur raconter que quand la brise vous a entouré, elle s’échappe derrière vous, vers une autre partie du jardin qui se plie à son tour, que chaque rafale répète avec plus ou moins de violence cet effet doux et merveilleux, chaque variante ressemble à une vague qui n’est jamais la même. C’est le genre d’images qui servent d’idées de base aux publicités et aux séquences métaphysiques des films. Vous le vivez quand vous ouvrez la porte de la maison, ils le vivent quand ils vont au cinéma.

Je réalise que ce livre, comme les précédents, est en partie une mise au point nécessaire face à une incompréhension. Les gens étant possessifs, si vous avez le malheur de les quitter pour une promenade plus ou moins longue, ils le prennent personnellement. Il faut alors faire sonner le tambour et sortir un parchemin de huit mètres avec les cinquante commandements de votre nouvelle vie pour qu’ils comprennent que votre fonctionnement n’est pas le résultat d’une lubie mais bien le préliminaire d’une résolution majeure. Concrétiser ses rêves ? Mais pour qui se prend-il ? Je me demande comment les gens auraient réagi si j’étais parti vivre dans un endroit encore plus enchanteur que mon village, dans le Massif Central, dans les Corbières ou dans les îles ? On m’aurait traité de snob voulant le meilleur, exactement comme on me dit gentiment que je suis devenu plouc en me satisfaisant de la Normandie (« avec un grand N » dixit Damien quand il se moque), considérée par tous comme une province sans piment, sans vraie altitude. Jimmy Somerville est une des rares personnes qui comprenne, sans être même venue chez moi, que j’ai toujours été un farmer boy et que toutes ces années de vie gay et d’immersion dans la politique et la musique n’ont pu effacer mes origines, celles des champs.

9 novembre. Ce soir, la lune est très basse, à peine au-dessus des arbres, très loin vers le sud-ouest. Sa couleur est d’un jaune prononcé, presque ocre et, même à moitié remplie, elle paraît très lumineuse. Avec le feu de cheminée qui brûle tous les soirs, je perdrais presque l’habitude de faire un dernier tour du jardin. Parfois, avant de me coucher, je tourne en rond pendant une minute avec une vague notion d’inachevé, comme si j’avais une dernière chose à faire. Ce ne sont pas les portes qui sont fermées, les lumières qui sont éteintes ou le feu qui est stabilisé. Ah, c’est le tour du jardin qui me manque. Alors j’ouvre à nouveau la porte et sors pour la lumière au-dehors. Au début, tout est calme, mais après quelques secondes, les bruits se font plus clairs. La lueur de lune qui tombe sur cette pelouse n’arrête pas de m’émerveiller, trois ans après mon arrivée. Je comprends que la satisfaction que je tire de ce jardin et de mon environnement est la même que celle qui remonte de mon métier. Souvent même, elle la dépasse car ici ma liberté est totale, ce n’est pas comme si je devais m’adapter au cadre bien défini d’un article. Même réduit, ce jardin est un endroit qui me permet d’être moi-même. Et si je n’ai pas l’argent pour m’offrir tous les arbres que j’aimerais y planter, j’apprécie de savoir que ce que je fais de mes mains est de l’ordre du possible. Que si je ne peux pas me faire livrer des dizaines de traverses de chemin de fer, il y a toujours du travail. Que je peux retourner la terre puisqu’il me suffit de prendre une pelle. Pour moi, la création dans le jardin n’a pas une visée esthétique, chaque plante que j’arrache, je la connais. Si je veux me débarrasser de certaines, je sais que le simple fait de les retourner ne suffira pas pour les éliminer. Il faut les étouffer, les faire sécher en les jetant dans un endroit sec et les brûler ensuite. Or je ne me vois pas discuter de cela avec quiconque. Déjà, les gens qui traversent le jardin sont généralement incapables de voir autre chose que du vert. Si vous leur dites que vous êtes fasciné par ce que vous trouvez en retournant une herbe, ils vous prennent pour un type qui est en train de mal tourner. Sous l’herbe, la terre n’est pas la même en été ou en hiver, elle a une texture qui change. Quand je montre des photos de ce jardin, quand j’en envoie par mail, on me demande si j’ai fait ça tout seul. Mais la moitié de ce que je montre était déjà là.

La grisaille est redoutable à la ville, mais n’est jamais uniforme à la campagne. Dans les Landes, elle s’accompagne d’effluves de pins et de brouillards. À la montagne, elle interdit le ciel, la perspective, étouffe tout. Mais chez moi, elle est le signe d’une humidité qui travaille. Je respecte son action. Lentement, elle pénètre dans les profondeurs qui restent un mystère. Le sous-sol, les couches de terre, tout ce réservoir fonctionne comme une éponge.

Bruno Jaeger m’a envoyé « La vie » de Milarépa, un livre connu dans le bouddhisme, qui raconte l’histoire d’un homme, criminel en son temps, sauvé par les pierres. Le moine qui s’occupait de lui l’obligeait à bouger des rochers pour construire une maison et quand le travail était terminé, le contraignait à tout recommencer pour disposer les pierres un peu plus loin. Ce n’était pas un supplice, même si ça y ressemble, mais la répétition silencieuse du travail qui finit par réparer la méchanceté du crime commis. Dans le milieu de l’activisme sida, Bruno est vraiment le seul capable de m’envoyer un tel livre, lui qui fait régulièrement des retraites et peut disparaître pendant un mois ou deux, exactement comme la graphiste Geneviève Gauckler. Bien avant de partir de Paris, je voulais moi-même savoir comment ça se passait. Pour tous ceux qui éprouvent le besoin de partir de cette manière, une ou deux fois par an, cet éloignement est secret. Ils disent uniquement ce qu’ils jugent compréhensible ; en tout cas, il semblerait difficile de décrire le vrai sens de ces départs dans le cadre d’une discussion polie. On sait juste que c’est un processus primal pour eux, que sans cette parenthèse dans leur travail tout le reste s’écroulerait. Ils se retrouvent seuls, pénètrent dans une léthargie mentale bombardée de micro révélations qui rappelle l’acupuncture. De cette hypnose, ils ne rechargent pas leurs batteries, comme il est trop aisé de croire, mais prennent un chemin qui les conduit chaque fois un peu plus loin. C’est pour cela qu’ils ressentent le besoin de garder en eux et pour eux le vrai sens de cette incubation.

Je le comprends, à mon niveau. Je ne suis pas croyant, et n’y pense pas beaucoup sachant que l’idée de retraite n’est pas forcément liée à la religion. Mais je me doute que ce que je vis s’y s’apparente. Mon éloignement n’a pas la même vocation. Ce qu’ils concentrent en un mois ou deux, je l’étale sur plusieurs années, mais notre désir part du même point : refuser la vie qu’on nous impose et que nous nous imposons. Je ne suis pas extrême dans ma vie quotidienne. Je cherche un moyen terme quand d’autres ont plus de courage, quand ils partent à l’autre bout du monde en quittant leur travail, leur famille et leurs amis. Pour moi, la vie à l’écart c’est contrebalancer le radicalisme de mes idées politiques et de mon engagement. Afin d’être efficace dans mes affrontements avec les autres, je dois pouvoir sentir une stabilité devenue impossible à Paris.

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