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Préface de "Cheikh"

dimanche 8 août 2010 ,par Didier Lestrade

2007

Les Français sont tellement dans l’insécurité qu’ils font la queue pour descendre du train. C’est un phénomène récent. Dans n’importe quel TGV, les voyageurs se lèvent pour envahir le couloir central, dix minutes avant l’arrivée dans la ville. On dirait qu’ils ont peur que le train parte sans qu’ils aient le temps de descendre, les pauvres. Avant, les personnes âgées avaient l’exclusivité de ce comportement anxieux. Désormais, c’est n’importe qui, l’employé pressé qui a sa voiture sur le parking, la bourgeoise qui redoute qu’on lui vole la valise près des toilettes, l’épouse qui sait que son mari l’attend à la gare, le cadre qui veut attraper le premier taxi, les autres qui espèrent sauter dans le premier métro, et les jeunes qui suivent le mouvement. Rester immobile à sa place dans cet état de fébrilité générale ressemble à un geste de résistance politique. Les voyageurs sont angoissés, ils vous regardent comme si votre retenue était anachronique, comme s’il était anormal que vous ne participiez pas à cette bousculade polie. Certains guettent même celui ou celle qui lancera le signal de la ruée vers la porte de sortie du train.

Dans tous les cas, cette attente stupide dans le couloir central provoque un bordel silencieux, celui d’une nation morne, qu’on encourage à courir, à considérer le moment présent comme si c’était le dernier, à cent à l’heure, à découvrir « des sensations ». Ils sont là, comme des cons, l’un derrière l’autre, alors qu’on est encore en pleine campagne et que la gare attendue n’est même pas annoncée. Est-ce la métaphore des starting-blocks pour partir moins vite ? Ce n’est pas l’envie d’aller de l’avant, mais une panique à l’idée de rester en arrière. À la rigueur, je comprends la trépidation si elle sert à quelque chose. Mais pas cette absurdité sans finalité. Cette incohérence qui traduit le règne de la hantise provoquée par rien, puisque rien de particulier n’a contribué à l’apparition de cette étrange manie, si ce n’est justement l’embouteillage de la société actuelle. On a beau améliorer les trains, offrir des sièges en velours, l’éclairage indirect, une moquette qui absorbe les bruits, et même la voix maniérée d’un homosexuel qui vante avec insistance des boissons chaudes et froides (imaginez l’étape suivante : les boissons tièdes) pour familiariser le peuple avec le queer, rien n’y fait. Pour remédier au stress lié aux conditions de voyage, les gens en créent un autre, inédit, sur la névrose d’être dépassés. Le voyageur veut descendre en premier. Il n’est jamais le premier, bien sûr, mais il remet ça, tous les jours. Et bientôt, la SNCF devra dépenser des fortunes en publicités institutionnelles pour demander : « C’est quoi ce délire de faire la queue pour descendre du train ? ». La société ne trouve aucun intérêt marchant à cette trépidation compétitive, ce sont les hérauts de l’égalitarisme qui l’inventent. Les voyageurs n’ont jamais eu autant de temps libre, mais ils trouvent normal de se bousculer, avec femmes et enfants, sac à dos et jeans Diesel pisseux à 180 euros, pendant les dix longues minutes que dure ce cirque imposé par… personne. C’est leur choix. Mieux, ils en redemandent. Et après ils rigolent lorsque la poule tombe de la valise de Borat dans le métro, quand il découvre l’Amérique, sans savoir qu’eux-mêmes agissent ainsi. Il est vraiment temps qu’Ali G découvre l’inépuisable réserve d’idioties qui s’appelle la France.

Pour ma part, j’ai appris que nous étions tombés dans un cul de sac culturel et social avec les premiers mois du XXIème siècle. J’ai réalisé que je gagnais trop d’argent. Je sais qu’en ces temps de précarité sociale, c’est un aveu difficile à faire, mais telle est la réalité. Sans les chercher, les propositions d’articles se faisaient plus nombreuses, la bulle Internet entraînait des collaborations incessantes. Je voyais bien que chaque année ma déclaration d’impôt augmentait sans effort. Je me trouvais à encaisser quatre salaires différents et le dernier en date, pour le site Internet de Samsung, me posait des problèmes de conscience. Toutes les semaines, j’écrivais en effet une chronique musicale qui n’était même pas relayée sur le site. Personne ne la lisait parce qu’elle était invisible. Ce travail trop facile était rémunéré généreusement, et je n’avais aucun contact avec les personnes qui m’employaient. Ce qui n’était pas sans me surprendre. Ma vie ayant été assez écartée de la richesse, je trouvais étrange une telle proximité avec le gâchis. Si une entreprise était assez folle pour me demander des textes qui ne seraient jamais lus, c’était son problème et, de toute façon, je ne participais qu’à la toute dernière étape d’une longue chaîne de gaspillage. Pourtant, un an plus tard, quand la récession survint, je l’accueillis avec soulagement. Écrire pour des lecteurs virtuels me rendait triste, je n’avais aucune envie de plaire. Il se trouve aussi que, parallèlement, j’ai failli perdre mon emploi à Têtu à cause d’une dispute interne sur le bareback. Je m’étais en effet révolté contre une interview de Guillaume Dustan dans le magazine que j’avais créé ; si bien que pendant six mois, mon nom fut absent de l’ours. Ma collaboration était entre parenthèses. Il est donc devenu évident que mon métier de journaliste, plutôt protégé auparavant, serait l’un des premiers menacés par la crise sociale. Entre les déclarations d’impôts précédentes et mes nouveaux revenus, je constatais la nette dégringolade. J’ai alors commencé à me dire que cette situation nouvelle nécessitait une adaptation rapide.

J’ai vite réalisé que je trouvais du plaisir à ne plus dépenser mon argent pour acquérir les choses obligées qu’un citadin se doit d’avoir. Étrangement, j’éprouvais même une certaine fierté à ne rien dépenser pendant un mois, voire plus. Ce qui était nouveau, l’économie m’ayant toujours été imposée, ayant toujours couru après des dettes impayées d’imprimeurs, des retards de loyer, des vacances difficiles à boucler. Finalement, j’ai décidé de gagner moins d’argent. Et en l’espace de quatre ans, de gré ou de force, je suis parvenu à réduire mes revenus et à payer moins d’impôts. L’autarcie me tentait. Vivre avec le minimum, tout en chassant de mon esprit la frustration de ne pas avoir ce que les autres possèdent, quelle idée intéressante. Pour un individualiste citadin qui avait passé les vingt-cinq dernières années à Paris, la liberté n’était pas le pouvoir de dépenser plus, mais l’autosuffisance préméditée. Alors, je suis parti de la capitale vivre dans un minuscule village de Normandie, sachant que cet isolement serait à la fois une parade face aux attaques que je recevrais, forcément, en raison de mon engagement militant sur le sida, la prévention, la sexualité des gays en général, mais aussi un moyen de réduire encore plus mes sources de revenus parce que la vie à la campagne ne facilite pas les interviews et les reportages. Heureusement, on dépense moins dans un petit village qu’à la ville. Je refusais des propositions d’articles trop alimentaires. Pour être complètement libre d’exprimer ce que je voulais dire, il fallait que j’apprécie en outre la solitude sentimentale qui m’était imposée. Cette liberté, je le comprends aujourd’hui, est la base de mon expression car, à quarante-huit ans, je pense être parvenu à me protéger de toutes les pressions, politiques ou financières. Personne ne me regarde vivre. J’ai réalisé mon rêve : travailler moins pour me consacrer à une passion un peu incomprise, sûrement incongrue, la nature.

Il y a un an, je suis parvenu à un niveau plancher de mon imposition fiscale : 138 euros par mois. J’avais réussi, j’étais content, mais je n’ai pas osé en parler autour de moi. Avec toutes ces personnes se disant précaires, il n’est pas malin de claironner qu’on est arrivé à réduire ses revenus. J’ai fini par le mentionner, plusieurs mois plus tard, à un ami. Je lui disais que c’était sûrement grâce à cette maison, dont le loyer est le tiers de ce celui que je payais à Paris pour une surface deux fois plus grande. C’est alors qu’il s’est exclamé : « C’est formidable, tu vis comme Henry David Thoreau ! ». Je n’ai pas eu honte de répondre : « Henry qui ? ». Il s’est moqué de moi : « Mais c’est un des écrivains américains les plus importants du XIXème siècle ! ». Deux jours plus tard, je recevais « Walden ». Je n’ai toutefois pas pu lire cet ouvrage tout de suite. Il me suffisait, en effet, d’en feuilleter les pages pour ressentir une stimulation mêlée d’une méfiance presque angoissante : ce livre était trop fort, il reflétait d’une manière trop parfaite ce que je vivais depuis mon départ, sans le savoir. Comme de nombreux homosexuels, Thoreau m’était inconnu. On pourrait s’imaginer qu’en créant Act Up, en 1989, j’aurais eu la chance de tomber sur son texte séminal sur la désobéissance civile. On aurait pu croire que mon admiration pour Walt Whitman aurait facilité la découverte d’un de ses contemporains. On aurait pu imaginer qu’en lisant des livres sur Gandhi ou Martin Luther King, son nom aurait pris du relief et m’aurait marqué. Mais non. Et le comble, c’est que mon adolescence au cours des années 70, en pleine contre-culture hippie, ne m’a pas mis sur les bons rails non plus.

J’ai attendu quelques mois avant de lire « Walden », qui était pourtant sur ma table de chevet. Parce que j’étais persuadé qu’il allait m’avaler tout entier. Avant de m’y mettre, j’ai fait comme d’habitude quand je suis désorienté et que j’ai besoin d’aide : j’ai commencé à demander, autour de moi, qui avait entendu parler de lui. Certains pourraient considérer que je me trouve au milieu d’un groupe d’amis incultes, mais ce n’est pas le cas. Personne ne connaissait Thoreau. Seul mon frère aîné, Thierry, s’est exclamé en voyant l’oeuvre dans mon sac : « Ah, si tu lis Thoreau, on pourra enfin faire quelque chose de toi ». Je n’ai pas pris cette remarque d’une manière désagréable, notant juste la moquerie et un humour fraternel dans sa voix. Un grand frère, ça sert à ça. Si je cherchais le nom de Thoreau sur Google, la masse d’informations m’écrasait. Trop de similitudes dans sa vie et la mienne, peut-être. À nouveau, je me voyais dans l’obligation de parler de quelqu’un qui ne figure même pas dans le « Dictionnaire des cultures Gays et Lesbiennes » de Didier Eribon, so much for good work. Encore une fois, j’étais attiré par des concepts loin d’être fréquents dans ma communauté : l’écologie, la slow culture, la décroissance, la méditation, l’observation de ce qui est naturel, la solitude et, qui sait, la sagesse.

Après un livre aussi sombre que « The end », qui marquait ma déception face aux homosexuels sur la remontée de l’épidémie du sida, je savais devoir prendre du recul. Tous les amis qui visitaient ma nouvelle maison me demandaient comment cette vie allait influencer mon écriture. Ils me questionnaient sur ce que pourrait être mon prochain geste, comment il traduirait un nouvel engagement. Je savais que je voulais écrire sur la nature, sur le jardinage, sur une vie sexuelle solitaire, sur une observation plus large du monde. Bien sûr, des livres se sont déjà penchés sur ces sujets, mais il manquait le lien entre tous ces thèmes, celui qui serait un détonateur et un agent stabilisant. Thoreau est survenu par hasard, ce qui est toujours la plus belle forme d’apparition. Tout à coup, grâce à lui, ce fut limpide ; je pourrais aborder des sujets qui mêleraient politique et histoire, protection et révolte, radicalisme et douceur, retraite et point de départ.

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